Noam Chomsky
Noam Chomsky

On connaît maintenant les mécanismes de communication de masse utilisés par tous les régimes totalitaires depuis le tristement célèbre Ministère de la Propagande du régime nazi, mais on connaît beaucoup moins les processus de propagande aujourd'hui mis en oeuvre beaucoup plus subtilement dans nos sociétés démocratiques contemporaines. C'est tout l'intérêt des travaux menés depuis plusieurs décennies par le linguiste américain Noam Chomsky qui radiographie les démocraties occidentales sous l'effet conjugué du néolibéralisme, des mass-média et de la guerre antiterroriste. Trois ouvrages — deux livres et un film — sortent actuellement pour faire le point avec lui sur ces questions d'intérêt public.

Chomsky & Cie est un film documentaire réalisé par Daniel Mermet (animateur de l'émission Là-bas si j'y suis sur France Inter) et Olivier Azan. Il s'agit d'une série d'entretiens filmés où Noam Chomsky, qui a pour interlocuteurs Jean Bricmont (auteur d'un Chomsky aux Cahiers de L'Herne) et Normand Baillargeon (auteur du populaire Petit cours d'autodéfense intellectuelle), se penche entre autres sur l'impérialisme américain, le terrorisme international, la liberté d'expression et surtout sur le rôle des médias dans la société. À travers divers exemples frappants, l'auditeur-spectateur découvre progressivement comment la "machine à décerveler", c'est-dire la machine médiatique, fonctionne aujourd'hui à plein régime, de l'administration Bush qui, à la tribune de l'ONU, n'hésita pas à mentir au monde entier pour envahir l'Irak, aux manipulations du très médiatisé Nicolas Sarkozy sur la Constitution française afin d'annuler purement et simplement les résultats du référendum sur la Constitution européenne, sans oublier les innombrables désinformations dont se rend quotidiennement coupable la presse dite "d'information" en matière de relations internationales. Faits et arguments à l'appui, le penseur qui se définit lui-même comme un "anarchiste socialiste", démonte point par point les stratégies et les mécanismes de contrôle social auquels les populations des pays occidentaux sont soumises via l'industrie médiatique. L'auteur ne se borne pas à une critique magistrale des organes de presse et des élites qui fabriquent l'opinion (la scène où David Pujadas et Arlette Chabot, journalistes à France 2, répondent "Oui" à la question "Vous sentez-vous libre dans l'exercice de votre métier ?" est particulièrement édifiante) et il admet bien volontiers que la France et les Etats-Unis ne sont pas des dictatures. Pour lui, il ne s'agit pas seulement de dénoncer les abus du quatrième pouvoir ou les mensonges d'Etat transformés en vérités par les journaux mais de montrer comment l'industrie capitaliste de l'info-marchandise détruit, à son corps défendant mais méthodiquement, les valeurs démocratiques. Ce n'est pas tant les gouvernements qui influencent les journalistes que les médias eux-mêmes, quelque soit leur engagement politique, qui travaillent dans le même sens que les gouvernements. Noam Chomsky ne se résigne pas non plus à l'observation distante du processus d'infantilisation des masses qu'il dévoile en brillant analyste politique. Présenté par Daniel Mermet comme un "antidote radical pour tous ceux qui veulent en finir avec la fabrique de l'impuissance et ses chiens de garde intello-médiatiques", l'intellectuel, aujourd'hui âgé de 80 ans, milite également activement pour changer les choses, même si, dit-il, "le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu'ils peuvent provoquer des changements". A noter aussi que le film est l'occasion pour Noam Chomsky de répondre aux accusations d'antisémitisme et de négationnisme dont il fait l'objet à travers la campagne aussi imbécile que haineuse d'une certaine intelligentsia française (comme d'habitude Bernard-Henri Levy, Alain Finkielkraut, Alain Gérard Slama, André Glucksmann, Philippe Val, et tous les habituels porte-flingues médiatiques de la communauté philosémite germanopratine).

Chomsky & Cie se situe dans la veine de plusieurs autres films plus anciens, mais tout autant sinon plus passionnants, intitulés Noam Chomsky: entretiens après le 11 septembre, Noam Chomsky: les medias et les illusions nécessaires et enfin La fabrication du consentement, Noam Chomsky et les médias. Ce dernier documentaire réalisé par Mark Achbar et Peter Wintonick fait suite à Manufacturing consent, un livre de Noam Chomsky et Edward Herman publié en 1988. L'ouvrage vient d'être traduit et publié par les éditions Agone dans une édition intégrale revue et corrigée intitulée La fabrication du consentement, de la propagande médiatique en démocratie. Là aussi, il est question du lavage de cerveaux organisé via les médias par des gouvernements dont la "communication" est la principale occupation sinon la seule méthode. Les deux auteurs y mettent à jour un modèle de propagande en analysant le fonctionnement et la structure même d'une institution médiatique qui se contente de relayer les informations et le discours fourni par les pouvoirs économiques et politiques. Ils dissèquent le traitement de plusieurs évènements historiques (communisme, révolutions du continent latino-américain, assassinat du pape, guerre du Vietnam, etc), révèlant que les médias ont dans tous les cas de figures été totalement dépendants — via leur actionnariat, la publicité, les subventions publiques, les sources officielles d'information, les lobbys, la nécessité de fournir des nouvelles, etc,.. — des administrations et des groupes financiers ou industriels qui avaient intérêt à manipuler l'opinion publique. Le rôle des médias au service de ces pouvoirs consiste moins à informer qu'à communiquer des symboles et des messages idéologiques à la population. Il s'agit de faire peur (terrorisme, faits divers), de distraire (matchs de foot, sitcoms), et plus globalement de "fabriquer du consentement" pour éviter des mouvements sociaux perturbateurs, ainsi que le prônaient déjà dans la première moitié du XXe siècle Walter Lippman et Edward Bernays, maîtres à penser du journalisme et du marketing médiatico-politique. Ce que Noam Chomsky résume en une phrase éclairante: "la propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l'État totalitaire".

Sur une autre question contemporaine incontournable, qui n'est pas non plus sans certaines résonances sous l'angle du traitement propagandiste des grands médias, tous favorables à l'Etat juif, Noam Chomsky vient de co-signer un livre récent avec l'historien israélien Ilan Pappé et le journaliste Frank Barat. Intitulé Le champ du possible: Dialogue sur le conflit israélo-palestinien (éditions Aden), il s'agit d'un recueil d'entretiens croisés qui tente de dégager des perspectives pour une paix durable au Proche-Orient.

• Noam Chomsky, La Fabrication du consentement
• Noam Chomsky et Ilan Pappé, Le champ du possible
• Daniel Mermet et Olivier Azan, Chomsky & Cie