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La République des Lettres

Paul Nizan

Paul Nizan
Aden Arabie

La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0173-2
Livre numérique (format ePub)
Prix : 5 euros
Disponible chez • FnacAmazonKoboiTunes

Marcel Proust

Marcel Proust

Marcel Proust est né le 10 juillet 1871 à Auteuil, ses parents ayant quitté Paris embrasé par la Commune.

Son père, Adrien Proust, originaire d'Illiers, près de Chartres, est un grand médecin hygiéniste et un professeur à la Faculté. Sa mère, née Jeanne Weil, à qui Proust resta très attaché et dont la mort en 1905 brisa sa vie en deux, appartient à la grande bourgeoisie juive parisienne, aisée et cultivée. Son frère Robert, né en 1873, devient un chirurgien réputé, qui publie Albertine disparue et Le Temps retrouvé après la mort de l'écrivain.

À cause de crises d'asthme, qui compromettront son existence entière après leur apparition à l'âge de neuf ans, au retour d'une promenade au bois de Boulogne, et causeront indirectement sa mort, il est un élève peu assidu au lycée Condorcet de 1882 à 1889, fréquentant un milieu de jeunes gens très privilégiés, comme les Halévy ou les Dreyfus.

Une année de service militaire à Orléans (1889-1890) marque un répit de la maladie et lui laisse d'excellents souvenirs, transposés à Doncières dans La Recherche du temps perdu. C'est aussi les débuts de la mondanité: Marcel Proust est introduit chez Mme Strauss par son fils, Jacques Bizet, condisciple au lycée Condorcet. Dans les salons, il rencontre Robert de Montesquiou, poète, esthète, homosexuel, lié à tous les noms du symbolisme et de la fin de siècle, qui se reconnaîtra juste avant de mourir sous les traits du baron de Charlus. Par Montesquiou, Proust pénètre dans le faubourg Saint-Germain. Entre 1891 et 1893, il étudie le droit, la philosophie et les lettres. Il devient bibliothécaire à la bibliothèque Mazarine mais se met toujours en congé.

Marcel Proust écrit depuis le lycée dans des revues publiées avec ses amis, comme Le Banquet (1892). Il réunit des récits et poèmes en prose dans Les Plaisirs et les jours (1896), avec une préface d'Anatole France, des dessins de Madeleine Lemaire, dont il fréquente le salon et dont Mme Verdurin reprendra certains ridicules, et des musiques de Reynaldo Hahn, avec qui il est intimement lié depuis 1894. L'ouvrage, dont André Gide se souviendra en refusant Du côté de chez Swann aux Éditions de la Nouvelle Revue Française (Nrf) en 1912, lui donnera longtemps une image une réputation de mondain décadent.

Il commence en 1895 Jean Santeuil, roman autobiographique auquel manquent encore la doctrine esthétique et la construction dogmatique de la Recherche. Rare intervention publique, il s'engage dans l'affaire Dreyfus, s'émeut pour Picquart, recueille la signature d'Anatole France à la suite du J'Accuse d'Émile Zola, et assiste en février 1898 au procès de l'écrivain, aussitôt transcrit dans Jean Santeuil. L'affaire sera traitée avec distance et ironie dans la Recherche par ses incidences sur la vie mondaine.

Après l'abandon de Jean Santeuil, Marcel Proust s'attache à l'esthéticien anglais John Ruskin, dont il lit les livres sur Venise, l'architecture gothique, le peintre Türner en 1899. Il se met à traduire La Bible d'Amiens avec sa mère et, après la mort de Ruskin en 1900 et deux séjours à Venise la même année -- ses seuls voyages à l'étranger en dehors d'une visite à Bruges et en Hollande en 1902 --, avec les ouvrages de Ruskin comme guides, il publie deux études qui seront reprises en préface de sa traduction en 1904.

C'est aussi l'époque de ses plus grands succès mondains: il se lie avec les princes Bibesco, Bertrand de Fénelon, le duc de Guiche, le prince Radziwill. Sésame et les Lys, deux conférences de Ruskin sur la lecture qu'il traduit ensuite, avec l'aide de sa mère et de Marie Nordlinger, une cousine de Reynaldo Hahn, car son anglais reste précaire, est publiée en 1906 et contient, dans la préface et les notes de Proust, tout l'embryon de la doctrine du Temps retrouvé et le principe de composition de la Recherche.

Entre-temps, Marcel Proust a perdu son père en 1903 et sa mère en 1905, date cruciale de son existence: "J'ai clos à jamais l'ère des traductions, que maman favorisait. Et quant aux traductions de moi-même, je n'en ai plus le courage." Il se retire dans une maison de santé, puis à l'hôtel des Réservoirs à Versailles, avant de s'installer en 1906 au 102, boulevard Haussmann.

Les prémisses de la Recherche du Temps perdu se multiplient néanmoins dans divers articles de circonstance. De 1907 à 1914, Marcel Proust se rend chaque été à Cabourg, dont le Grand-Hôtel deviendra celui de Balbec dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs et Sodome et Gomorrhe. L'année 1908 est celle du vrai début du roman: Proust rédige des pages fragmentaires dont la liste figure dans un petit carnet que Mme Strauss lui a donné pour ses étrennes. C'est aussi le moment de l'affaire Lemoine, du nom d'un escroc qui prétend fabriquer des diamants artificiels et à qui la compagnie De Beers avance des fonds. Proust consacre à l'affaire une série de pastiches publiés dans Le Figaro en février et mars 1908. Ces pastiches, "de la critique en action" comme il les appelle, montrent un prodigieux talent. Il annonce par ailleurs à plusieurs correspondants qu'il a entamé "un long travail".

La doctrine est formée mais, dans son carnet, il pose encore cette question essentielle: "Faut-il en faire un roman, une étude philosophique, suis-je romancier ?" Marcel Proust lit aussi Sainte-Beuve et envisage de réfuter sa méthode critique expliquant l'oeuvre par la vie. Il a à l'esprit une oeuvre ambigüe, à la fois essai et roman, qu'il appelle Contre Sainte-Beuve dans quelques lettres: ce serait un récit suivi d'un essai, lequel, sous la forme d'une conversation avec sa mère, réfuterait Sainte-Beuve, après que le récit lui-même aurait illustré que l'art n'a rien à voir avec l'existence mondaine. Quand il propose cette oeuvre en août 1909 à Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, il semble toutefois que le roman l'a déjà emporté, se dégageant du prologue narratif à l'essai anti-beuvien. Gaston Calmette refuse à son tour le roman sous la forme d'un feuilleton pour Le Figaro et il peut dès lors en poursuivre l'écriture en toute liberté.

Dès l'automne 1909, Marcel Proust fait dactylographier le début de "Combray" et ses amis le lisent, tandis qu'il continue la rédaction de fragments divers, suivie de leur montage dans des scénarios plus ou moins continus. Le Temps retrouvé, la soirée chez le prince de Guermantes où le narrateur découvre les ravages du temps, suivie de la méditation sur l'art, a succédé dans son esprit à la conversation avec maman comme dénouement de l'oeuvre dès 1909-1910: "Le dernier chapitre du dernier volume a été écrit tout de suite après le premier chapitre du premier volume. Tout l'entre-deux a été écrit ensuite", dira Proust. Entre les deux pôles que constitue "Combray" -- les souvenirs de vacances d'enfance -- et Le Temps retrouvé le roman reste en effet instable et sera d'ailleurs profondément modifié par la vie.

En 1912, Marcel Proust tente de nouveau de se faire publier. Il dispose désormais de plus de 700 pages dactylographiées, intitulées Le Temps perdu, qui représentent à ses yeux la moitié du cycle romanesque. Fasquelle, Gallimard, Ollendorf refusent le roman, avant que Bernard Grasset l'accepte, mais à compte d'auteur. Proust imagine alors un diptyque Le Temps perdu / Le Temps retrouvé, sous le titre général Les Intermittences du coeur. Mais d'importants changements interviennent encore sur les épreuves établies par Grasset en 1913, notamment dans les noms propres, les titres, le découpage.

Tandis que Du côté de chez Swann est publié en novembre 1913, Marcel Proust vit des évènements qui bouleverseront la suite du roman et donneront naissance au "cycle d'Albertine" -- La Prisonnière et Albertine disparue, introduits par Sodome et Gomorrhe II, soit un bon tiers de la Recherche --, qui n'est pas encore inventé lors de la parution du premier tome.

Alfred Agostinelli, que Proust a connu comme chauffeur à Cabourg en 1907, entre à son service à l'été de 1913 comme secrétaire, et s'installe boulevard Haussmann avec sa maîtresse. Marcel Proust conçoit pour lui une passion jalouse, qui conduira à la fuite du jeune homme en décembre 1913. Celui-ci se tuera le 30 mai 1914 au large d'Antibes en apprenant à piloter, et l'écrivain se mettra aussitôt à la rédaction du "cycle d'Albertine". À la fin de 1913, Céleste, qui devint sa gouvernante au début de la guerre et resta auprès de lui jusqu'à sa mort, épouse un autre chauffeur de Proust, Odilon Albaret, et distribue les exemplaires dédicacés de Du côté de chez Swann.

En 1914, le début de la Recherche est donc publié et le dénouement théorique est conçu, mais le milieu reste un chantier complexe, que seule la publication stabilisera volume après volume, ou la mort. Non seulement le "cycle d'Albertine" s'insère comme une immense excroissance, mais À l'ombre des jeunes filles en fleurs et Le Côté de Guermantes seront profondément modifiés et amplifiés pendant les années de guerre, et jusqu'aux épreuves, Marcel Proust ne cessera jamais d'ajouter de nouvelles "préparations", comme il les nomme, appelant à leur tour des échos un peu partout dans l'oeuvre. Ce sont les célèbres "paperoles" collées à peu près à chaque page des vingt cahiers du manuscrit continu rédigé au cours de la guerre. Au dernier moment, Proust invente encore des fragments, modifie le scénario afin de les intégrer à la meilleure place, découvre des recoupements dans le monde du roman.

Bien entendu, la composition profonde et l'unité dogmatique de l'oeuvre échappent à la plupart des premiers lecteurs de Du côté de chez Swann qui, identifiant Marcel Proust au narrateur, n'y voient qu'un flot de souvenirs et d'associations d'idées. On critique aussi la phrase indéfinie de l'auteur s'égarant dans d'infimes détails alors que, comme on l'apprendra dans Le Temps retrouvé, il est à la recherche de grandes lois. André Gide reconnaît cependant son erreur de jugement, et Jacques Rivière publie dans la Nrf un compte rendu perspicace. Mais la guerre, la mobilisation de Grasset qui ferme provisoirement sa maison d'édition, retardent la publication de la suite de la Recherche. C'est une aubaine qui permet à Proust de multiplier par deux la longueur du roman prévu à la fin de 1913, ainsi que de rejoindre les Éditions de la Nouvelle Revue Française en 1916. Gaston Gallimard rachète Du côté de chez Swann à Grasset, et À l'ombre des jeunes filles en fleur, imprimé au moment de l'armistice, est mis en vente en juin 1919. La guerre elle-même s'est introduite dans le roman, ainsi que la stratégie militaire, la toponymie. Le comique et le romanesque, parfois le rocambolesque, ont été largement développés, et l'homosexualité est passée au premier plan.

Marcel Proust est désormais un écrivain reconnu, surtout après l'attribution du Prix Goncourt aux Jeunes filles en fleurs en novembre 1919, contre Les Croix de bois de Roland Dorgeles. Ses dernières années sont une lutte incessante contre la maladie et l'imminence de la mort, mais il n'en déploie pas moins une activité mondaine et littéraire fébrile, publiant encore Pastiches et mélanges (1919), qui réunit notamment ses pastiches de 1909 et ses préfaces aux traductions de Ruskin. Il doit cependant quitter le boulevard Haussmann et, après un séjour rue Laurent-Pichat, chez Réjane, il s'installe inconfortablement rue Hamelin. Ses sorties reprennent, en particulier pour de nombreux soupers au Ritz. Tous les journaux rendent compte de ses livres. Il est nommé Chevalier de la Légion d'Honneur et songe même à l'Académie, tandis qu'une génération d'écrivain, à la Nrf et ailleurs, s'attache à lui comme au chef de la nouvelle école: Jacques Rivière, Paul Morand, Jean Cocteau, Jean Giraudoux, François Mauriac.

Proust, comme en 1909 et 1912, voudrait publier d'un seul coup toute la fin de la Recherche, mais Le Côté de Guermantes paraît en deux parties, la seconde suivie de Sodome et Gomorrhe I, en 1920 et 1921. Il écrit par ailleurs plusieurs magnifiques articles de critique, sur Gustave Flaubert (1920) et Charles Baudelaire (1921), ainsi qu'une préface à Tendres Stocks de Paul Morand, qui témoignent de sa souveraineté au moment d'achever son oeuvre majeure. Des extraits de la Recherche sont donnés à diverses revues, révélant une stratégie éditoriale désormais très au point.

En mai 1921, visitant l'exposition des maîtres hollandais au musée du Jeu de Paume avec Jean-Louis Vaudoyer, et revoyant la Vue de Delft de Vermeer, Marcel Proust souffre d'un malaise qui, telle une prophétie, se trouve transposé dans la mort de Bergotte, aussitôt ajouté à La Prisonnière. Sodome et Gomorrhe II paraît en avril 1922, moment où il confie à Céleste avoir écrit le mot "Fin". Il relit les épreuves de La Prisonnière, achevé d'imprimer quelques jours avant sa mort, le 18 novembre 1922, d'une bronchite mal soignée et d'une faiblesse générale liée à des années de mauvaise santé, d'hygiène insouciante et d'efforts surhumains. Albertine disparue et Le Temps retrouvé paraîtront en 1925 et 1927.

Après avoir traversé un relatif purgatoire dans les années 1930 et 1940, au temps du Surréalisme puis de l'engagement, l'oeuvre de Proust s'est ensuite imposée de plus en plus unanimement comme le monument littéraire suprême du XXe siècle, à la fois un sommet et la somme de la littérature française. Plusieurs motifs peuvent être évoqués pour cette consécration. Marcel Proust est l'auteur d'un seul livre, À la recherche du Temps perdu, mais c'est l'oeuvre d'une vie comme les Essais de Montaigne ou La Comédie humaine de Balzac. Il y a un mythe qui voudrait qu'il ait d'abord vécu dans le monde puis qu'il se soit retiré dans sa chambre tapissée de liège pour écrire son roman. Or il a toujours écrit, ainsi que la publication posthume de Jean Santeuil (1952) et de Contre Sainte-Beuve (1954) le montre, et il n'a jamais cessé de fréquenter Paris, comme la publication de son immense Correspondance (1970-1993, 21 tomes) le confirme. Toute la vie de Marcel Proust mène à la Recherche.

Il est également célèbre pour son style, pour sa phrase longue et sinueuse. Il identifie lui-même l'oeuvre d'un grand artiste à sa phrase, à sa musique. Et puis il y a les thèmes: l'enfance, l'amour, la jalousie, l'homosexualité, la littérature. Et les lieux: la province, l'aristocratie, les salons, le bord de mer, Venise. Tout un monde qui traverse l'oeuvre et que le temps transforme, juqu'à la Grande Guerre. La Recherche est à la fois le dernier grand roman du XIXe siècle, l'aboutissement du réalisme et de l'encyclopédisme, et l'une des premières oeuvres expérimentales du XXe siècle, rédigée à la première personne. Comme telle, elle contient sa propre critique et renferme une philosophie, elle se clôt sur elle-même et sur sa propre théorie, révélée au lecteur dans le dernier volume, Le temps retrouvé.

La modernité de la Recherche tient aussi moins à l'audace de certains thèmes abordés, comme l'homosexualité, qu'à la mise au premier plan d'une conscience mobile faite de points de vue multiples, ambigus et relatifs, à ce Je qui deviendra la figure même de la littérature du XXe siècle.

Roman d'apprentissage, roman d'analyse psychologique, roman mondain, roman philosophique, roman d'aventures, récit poétique, poème en prose, À la recherche du temps perdu est tout cela à la fois. La grandeur du roman tient à cet extraordinaire mélange des genres ainsi qu'au prodigieux encyclopédisme de ses références littéraires, esthétiques en général, mais aussi historiques, médicales, religieuses, etc. La fin du Temps retrouvé contient une attaque contre le roman réaliste et le roman à thèse, qui étaient les deux piliers du roman contemporain, et la Recherche les transcende en effet tous les deux. Sans doute Chateaubriand, Nerval et Baudelaire avaient-ils connu la mémoire involontaire, mais Proust fait de ces épisodes, isolés chez eux, le principe même de son oeuvre. Sans doute la Recherche rappelle-t-elle La Comédie humaine, ou encore les Mémoires de Saint-Simon, mais la finalité est ici radicalement autre: il ne s'agit plus pour le héros de conquérir le monde, encore moins de le raconter, mais de découvrir la vérité de son propre destin d'artiste. La forme est bien celle d'un roman d'apprentissage mais le dénouement, dans le salut par l'art qui rachète la vie, rompt par sa gravité existentielle avec toutes les prémisses dogmatiques dont il peut s'inspirer.

Mais cela ne suffit sans doute pas encore à expliquer l'originalité et l'éminence de la Recherche. Chaque lecteur est attaché au roman par un autre côté: la psychologie, la sociologie, l'esthétique ou la philosophie, et la critique ne s'épuise jamais à interpréter de nouveau ce texte, mais pour tous, ce qui fascine est probablement que ce livre soit l'histoire d'une vocation: comment on devient écrivain en est l'argument essentiel, comment le narrateur passe d'une longue et douloureuse impuissance à écrire qui occupe les neuf dixième du livre à la révélation finale de son art et à la réalisation d'une oeuvre de génie qu'on assimile à la Recherche elle-même.

Copyright © / La République des Lettres, Paris, dimanche 01 septembre 1996. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite.

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