Jacques Vergès
Jacques Vergès

Jacques Vergès, surnommé "l'avocat de la terreur" — c'est le titre d'un documentaire que lui a consacré le cinéaste Barbet Schroeder --, est né le 5 mars 1925 à Ubon Ratchatani, dans l'ancien royaume de Siam (aujourd'hui la Thaïlande). Il est le fils de Raymond Vergès, médecin réunionnais nommé consul de France en Thaïlande, et d'une institutrice vietnamienne.

Il a pour frère jumeau Paul Vergès, ancien élu communiste et président du Conseil régional de La Réunion. Il conteste les dates inscrites sur le registre d'état civil, déclarant être né en réalité un an plus tôt, le 20 avril 1924 à Savanna-khet (actuel Laos), sa naissance n'ayant été officiellement déclarée que l'année suivante lors de la venue au monde de son frère. Il passe son enfance à la Réunion, fréquentant très tôt les milieux politiques de l'île et étudiant dans le même lycée que Raymond Barre.

Bac en poche, il quitte la Réunion à 17 ans pour s'engager dans la résistance et rejoint les Forces Françaises Libres à Londres. À Paris en 1945, il adhère au Parti communiste. Cinq ans plus tard, il devient membre du bureau du Congrès de l'Union Internationale des Étudiants, comme représentant de La Réunion, puis effectue un long séjour à Prague jusqu'en 1954. De retour en France, il reprend ses études de Droit, obtient son Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat et s'inscrit au Barreau de Paris.

Militant anticolonialiste, il défend les membres du FLN algérien, dont une certaine Djamila Bouhired, capturée et torturée par l'armée française avant d'être condamnée à mort pour un attentat à la bombe à Alger qui a fait onze morts. Jacques Vergès alerte l'opinion publique et obtient la grâce de la jeune révolutionnaire qu'il érige en emblème des luttes pour l'indépendance de l'Algérie.

En 1957, il quitte le PCF qu'il juge trop tiède sur la question algérienne. Il devient Chef de cabinet du ministre des affaires étrangères. Il épouse Djamila Bouhired, s'installe à Alger après la proclamation de l'indépendance en 1962, prend la nationalité algérienne, se fait appeler "Mansour" et se convertit à l'Islam. Il fonde à Alger la revue Révolution africaine, rencontre Mao Zedong en 1963 et milite dès lors activement pour une internationale maoïste, ce qui lui fera perdre son poste de haut fonctionnaire. Il s'engage parallèlement pour la cause palestinienne auprès du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP). Il fonde à Paris le journal maoïste Révolution puis retourne s'installer en 1965 en Algérie après la destitution d'Ahmed Ben Bella.

En 1970 il abandonne sa femme et ses deux enfants et disparaît totalement de la vie publique jusqu'en 1978. Encore aujourd'hui, personne ne sait exactement où il était pendant cette période — en France, en Russie, au Cambodge, au Liban, au Viêt Nam, en Afrique du Sud ? — ni ce qu'il a fait, l'intéressé laissant planer le mystère. Parmi les hypothèses figurent notamment des liens avec le terrorisme palestinien, un passage dans le Congo post-Lumumba ou un séjour dans le Cambodge de Pol Pot, chef des Khmers rouges. Dans un livre, le juge Thierry Jean-Pierre estime pour sa part qu'il se cachait car le Mossad, les services secrets israéliens, voulaient le tuer en raison de sa défense de la cause palestinienne. Lors d'un entretien livré en mars 2013 au magazine Le Point, il lève toutefois un peu un peu le voile: "Un soir de mars, ma porte s'est ouverte et le vent m'a soufflé: Pars !, et je suis parti pour des aventures qui ont duré neuf ans. [...] J'étais un peu partout. Parti vivre de grandes aventures qui se sont soldées en désastre. Nombre de mes amis sont morts, et, pour les survivants, un pacte de silence me lie à eux." En 1978, il réapparaît et publie à Paris un roman à clef intitulé L'Agenda.

Brillant avocat, Jacques Vergès défend ensuite devant la Justice les causes les plus indéfendables en matière de terrorisme ou de criminalité, n'hésitant pas à médiatiser au maximum les affaires qu'il défend: celle du nazi Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, tortionnaire de Jean Moulin et organisateur de la déportation des enfants d'Izieu, condamné pour crimes contre l'humanité, celle de l'ex-capitaine de gendarmerie Paul Barril, condamné dans l'affaire des écoutes de la cellule antiterroriste de l'Élysée créée par François Mitterrand, celle de Louise-Yvonne Casetta, ex-trésorière occulte du RPR condamnée dans l'affaire des Marchés truqués d'Ile-de-France, celle du préfet de Corse Bernard Bonnet condamné pour avoir ordonné de mettre le feu à des paillotes, celle de l'inspecteur des RG Jean-Marc Dufourg compromis dans l'affaire du pasteur militant homosexuel Joseph Doucé, celle d'Omar Raddad, de Simone Weber, celles de plusieurs chefs d'États (Saddam Hussein, Slobodan Milosevic, Pol Pot, Khieu Samphan, Omar Bongo, Mouammar Kadhafi, Idriss Déby, Denis Sassou-Nguesso, Laurent Gbagbo, Moussa Traoré, Abdoulaye Wade,...) mis en causes à divers titres et celles, les plus nombreuses, de terroristes ou supposés tels (Magdalena Kopp, Anis Naccache, Klaus Croissant, Max Frérot, Djamilah Bouhired, Waddi Haddad, François Genoud, Georges Habbache, Carlos, Georges Ibrahim Abdallah, etc), entre des centaines d'affaires toutes situées aux confins du politique et du judiciaire. Dans la plupart de ces affaires, il emploie une méthode de défense de rupture, fondée davantage sur ses convictions que sur les pièces du dossier, et démontre généralement que le juge n'a pas la compétence ou la légitimité pour juger un dossier aussi politique. Plutôt que de s'attacher au cas particulier de l'accusé, il combat en opposant des valeurs, fustigeant constamment la bonne conscience de l'Occident.

Celui qui se qualifie lui-même de "salaud lumineux" est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont notamment De la stratégie judiciaire (1968), Pour les fidayine, La résistance palestinienne (1969), Beauté du crime (1988), La Justice est un jeu (1992), Intelligence avec l'ennemi (1996), Le Salaud lumineux (1996), Les Sanguinaires (2001), Omar m'a tuer (2001), Avocat du diable, Avocat de Dieu (2001), Dictionnaire amoureux de la justice (2002), La Démocratie à visage obscène (2004), Les Crimes d'État (2004), Malheur aux pauvres (2006), Que mes guerres étaient belles ! (2007), La passion de défendre (2008), Sarkozy sous BHL (avec Roland Dumas, 2011) et De mon propre aveu (2013).

Grand amateur de littérature et de théâtre, il est également devenu acteur de son propre rôle à la fin de sa vie en interprétant Serial plaideur, un monologue théâtral aux allures d'autoprocès où il replace la théâtralité de la justice à l'échelle de l'humanité en convoquant Jack l'éventreur, Sophocle et Jeanne d'Arc.

Jacques Vergès est mort à Paris le 15 août 2013, à l'âge de 88 ans