Gilles Ménage

Dans L'Oeil du pouvoir, Les affaires de l'Etat 1981-1986, un ouvrage fouillé et corrosif, Gilles Ménage, conseiller puis directeur de cabinet de François Mitterrand, retrace les affaires d'Etat du premier septennat avec pour toile de fond une dénonciation de ce qu'il appelle "le journalisme d'investigation sélective". Dans ce premier volume portant sur les années 1981-1986, l'auteur décrit de l'intérieur les "affaires" qui, au fil des "révélations" de la presse, ont déstabilisé l'Elysée, qu'il s'agisse des "Irlandais de Vincennes", du "Rainbow Warrior" ou des "écoutes de l'Elysée". D'emblée, ce fidèle du président défunt, annonce la couleur: "Il est insupportable de présenter François Mitterrand comme l'organisateur zélé d'oeuvres de basse police qu'il aurait perpétrées avec l'aide et à l'abri d'une garde prétorienne agissant à l'écart des lois et de l'organisation gouvernementale". Puis, il se livre à une défense "non complaisante" de l'action présidentielle, sans passer sous silence ses désaccords avec le président ou les ministres de l'Intérieur Gaston Defferre et Pierre Joxe. Mitterrand rate sa première marche avec la création "dans l'urgence" de la "cellule de l'Elysée", confiée au patron du GIGN le commandant Christian Prouteau. La "cellule" trébuche avec l'arrestation de terroristes irlandais supposés dans un appartement de Vincennes, et la manipulation exercée par le capitaine Paul Barril, adjoint de Prouteau au GIGN. Cette affaire, selon Ménage, marque le début de la "hargne" des journalistes d'investigation contre l'Elysée. L'auteur confirme que l'un des Irlandais, Michael Plunkett était bel et bien soupçonné d'appartenir à l'INLA, une branche armée nord-irlandaise. Et Ménage montre bien comment, pressé de dissoudre cette calamiteuse "cellule", Mitterrand résiste à la pression jusqu'à la première cohabitation de 1986. Survient ensuite le dénouement de l'affaire "Farewell", nom de code de cet officier soviétique qui, de 1981 à 1982, fournit à la DST — et à la CIA — des informations sans précédent. Ménage dénonce le comportement du patron de la DST en 1985, Yves Bonnet, qui, s'inscrivant dans une "manipulation américaine", à l'insu du pouvoir français, révéla l'affaire au public par le truchement d'Edwy Plenel, ce qui valut au journaliste du Monde d'être placé sur écoutes. Puis c'est l'affaire Greenpeace, revisitée par un directeur de cabinet qui déplore de ne pas avoir été suivi par le président dans ses propositions pour dénouer la crise. Après avoir estimé que Mitterrand n'a pas pu "donner cet ordre" de couler le navire des écologistes, Gilles Ménage, décortique le travail de la presse. Pour s'interroger aussitôt sur "l'utilité sociale et politique de cette 'conquête'" que constitue le journalisme d'investigation dans une démocratie. En toile de fond de ce plaidoyer de belle facture littéraire, apparaît la faiblesse et parfois l'impuissance du pouvoir d'Etat face à la pression médiatique. Et aussi l'amertume d'un serviteur de l'Etat, mis en examen dans l'affaire des écoutes, qui s'est senti lâché par ses collègues de l'Elysée, de Matignon, de la Défense et de l'Intérieur, associés aux diverses demandes de mises sur écoutes téléphoniques.