Enki Bilal
Enki Bilal

Enki Bilal réveille la mémoire du passé et du futur, exorcise des souvenirs qui pourraient être les siens et lance un long cri contre les obscurantismes et les intolérances.

Le grand Bilal, maître incontesté de la bande dessinée francophone actuelle était parti ailleurs, vers les décors de théâtre et la réalisation cinématographique, depuis 1993 et son Froid Equateur, dernier tome de la trilogie Nikopol.

Six ans plus tard, il revient à la BD et livre un Sommeil du monstre, premier titre d'une série qui doit en compter trois. Palette habituelle de Bilal avec des touches d'ocre mettant en valeur les bleus froids et les rouges éclatants, images somptueuses et déglinguées à la fois, personnages magnifiques et abîmés et toujours ce héros principal qui a la belle gueule de l'auteur.

Enki Bilal campe un futur effrayant et familier où les satellites veillent sur l'univers, où les savants fous expérimentent sur l'humain tandis que s'agite une toute puissante "pieuvre obscurantiste" dominant le monde. Il y retrace les destins croisés de Leyla, d'Amir et surtout de Nike qui, 33 ans plus tôt (nous sommes en 2026), partagèrent le même berceau d'orphelins dans les ruines de Sarajevo. Nike se souvient. Il se souvient de tout, dès le début et on utilisera, manipulera sa mémoire phénoménale, l'homme n'est qu'un rouage d'une machinerie, jetable après usage !

Enki Bilal aussi "se souvient" (comme disait Georges Perec auquel il rend ostensiblement hommage). Il se souvient qu'il est né en 1951 à Belgrade, "Bosniaque et musulman laïque par mon père, Tchèque par ma mère, Serbe par ma petite enfance, Yougoslave donc, enfant d'un pays divers avant son absurde éclatement". Vivant en France depuis l'âge de dix ans, Français à part entière mais encore Yougoslave et refusant d'être "ex", Bilal qui a toujours dit qu'il n'appartenait à "aucun clan, aucune ethnie, aucune religion", qu'il était... "dessinateur de bande dessinée", va plus loin dans Le Sommeil du monstre.

Il ne se contente pas de références à ses origines qu'on peut "lire" si on les connaît, comme dans ses albums précédents ou ses films, il parle ouvertement de la Yougoslavie. Elle est omniprésente et il va même jusqu'à "couper" le fil de l'histoire avec les souvenirs de Nike, ceux des affrontements réels de 1993 qui courent comme leitmotiv du récit.

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Enki Bilal, Le Sommeil du monstre (Éditions Humanoïdes Associés).