Marcel Proust

Dans une forte formule de Proust et les signes Gilles Deleuze avait désigné Charlus comme le "maître du logos". Catherine Bidou-Zachariasen s'en est souvenue pour l'utiliser comme fil rouge d'un essai qui apparaît comme l'un des plus originaux et des plus éclairants écrits sur Marcel Proust depuis plusieurs années (la concurrence est vaste dans la critique proustienne !). Elle se propose de voir en Proust un disciple virtuel de Guillaume de Tarde et de Emile Durkheim, en somme de lire dans la Recherche une inestimable étude sociologique, un discours de la Méthode de la société bourgeoise.

Il n'est pas difficile de la suivre, tant sa démarche coïncide avec l'évolution des personnages, avec le renversement des valeurs et des pouvoirs qu'elle voit à l'oeuvre et dont elle fait le moteur même de l'oeuvre. De la maison aristocratique au salon bourgeois, de la pseudo supériorité naturelle des aristocrates à leur évincement par la Bourgeoisie moderne, l'auteur nous guide dans les arcanes de l'intuition proustienne à travers une grille inattendue: cherchant à échapper à leur milieu, aux valeurs provinciales, tentant de trouver une place dans le pouvoir symbolique réservé aux aristocrates (et aux hommes), les bourgeoises "utilisent" la Culture comme une arme et la Modernité comme un passe-partout pour créer de nouveaux circuits de pouvoir, de nouvelles et de nouveaux "modes".

Si Oriane de Guermantes fréquente le salon des Verdurins, ce n'est pas seulement par défi envers son milieu ou pour suivre Swann, mais parce qu'elle est l'une des seules à deviner l'importance de la mutation en cours. Le narrateur, au théâtre, la perçoit comme une divinité régnant discrètement, de sa loge, sur des bourgeois vulgaires.

Charlus, qui fait partie de la famille aristocratique et se mêle, pour "ses raisons", au monde bourgeois, propose d'emblée son aide au narrateur. Là encore, Proust charge la rencontre d'un poids symbolique considérable: le dialogue se noue autour de l'Affaire Dreyfus. Pour Charlus, les juifs ne sont pas français et ne sauraient "trahir que la Judée". Son monde tourne autour de l'identification et du narcissisme. C'est pourtant à lui que Proust fait dire que l'Affaire "détruit la société", mais il ne sait pas, ne voit pas que c'est sa société qui se détruit elle-même, incapable de générer des valeurs ou de se conduire avec humanité! A son tour, il tombera dans le piège du salon Verdurin.

Avec Charlus, le "féminin" est le pivot même des transformations radicales de la société française, au même titre que les figures de femmes qui vont passer d'un côté à l'autre, d'un monde à l'autre, d'un siècle à l'autre. Catherine Bidou-Zachariasen, avec Proust sociologue, constate qu'on est loin ici de l'idée reçue de la femme du XIXe siècle, soumise et effacée. Ces femmes vont, selon l'auteur, non pas "mimer" la société aristocratique mais la "miner" de l'extérieur, en dynamitant les valeurs qui la fondaient, qui l'instauraient comme phallus du discours social et comme producteur du logos, parachevant sur le plan symbolique ce que la Révolution française avait réalisé sur le plan historique: le renversement de l'injustice au profit de la force tranquille du refoulement délétère et de l'horreur économique.

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Catherine Bidou-Zachariasen, Proust sociologue (Éditions Descartes & Cie).