Bertolt Brecht

Le FBI pourrait réclamer des droits d'auteurs pour la pièce du britannique George Tabori, Les Dossiers Brecht, qui a inauguré début janvier une nouvelle ère du Berliner Ensemble, célèbre théâtre de Berlin-est fondé par Bertolt Brecht en 1949. Cette pièce, mise en scène par Tabori lui-même, raconte l'histoire de deux agents homosexuels du FBI chargés d'espionner l'auteur de L'Opéra de quat'sous dans son exil américain, au plus fort du maccarthysme. De l'aveu même du dramaturge, elle est inspirée des propres archives des services de renseignements intérieurs américains. George Tabori, 85 ans, y a mêlé ses souvenirs d'agent secret de la couronne britannique et de ses rencontres à la fin des années 40 avec Brecht, alors exilé en Californie. "Il n'était pas très agréable, râlait toujours et n'aimait pas l'Amérique", se souvient-il.

Cette première ouvrait une saison 2000 écourtée du Berliner Ensemble, fermé depuis huit mois pour rénovation. Elle inaugurait aussi la direction de Claus Peymann, grande figure du théâtre allemand, qui doit redonner à cette ancienne vitrine culturelle de la RDA, une nouvelle identité. Le Berliner Ensemble avait ainsi réservé une surprise poétique au public de cette triple première. Un trompettiste juché au sommet d'une tourelle, a réveillé le théâtre plongé dans le noir, sorte de château de la belle au bois dormant planté sur les rives de la Spree. Puis une comédienne à joué les muses, souhaitant la bienvenue, tandis que s'élevait la bannière blanche d'un Berliner Ensemble ramené à la vie et à la lumière. Mais la fête a été quelque peu gâchée par l'accueil plutôt froid réservé à une pièce dont les effets burlesques tombent, il est vrai, bien souvent à plat. Une vive déception pour le public qui attendait beaucoup de l'auteur des Canibales, de Mein Kampf et de Ma Mère Courage, autant de pièces provocantes écrites en souvenir de son père, un journaliste juif hongrois assassiné par les nazis à Auschwitz. Oubliant ses réserves pour rendre hommage à son immense carrière, le public a toutefois chaleureusement applaudi George Tabori, personnage multiforme, auteur dramatique et romancier qui fut aussi scénariste à Hollywood et comédien, lorsqu'il est venu saluer.

Le prétexte des Dossiers Brecht était alléchant. George Tabori a voulu faire de ces dossiers "l'acteur principal" de l'action, confiant pour l'anecdote qu'il en avait obtenu la copie pour un dollar. Le FBI, raconte-t-il, avait espionné "le sujet Brecht", également soupçonné de menées communistes par le Comité pour les activités anti-américaines, et "tout compris de travers". Une illustration, selon lui, "de l'éternel malentendu entre l'art et la politique".

Le Berliner Ensemble offrira d'ici à l'été 13 productions avec six nouvelles mises en scène dont l'une, le Richard II de William Shakespeare, sera signée en juin par Peymann lui-même. Metteur en scène iconoclaste et audacieux, cet Allemand de 62 ans vient d'une autre scène prestigieuse, le Burgtheater de Vienne qu'il a conduit de succès en succès pendant treize ans. Claus Peymann veut sortir le théâtre de Brecht, raillée déjà du temps de la RDA comme le "musée-Brecht", de la naphtaline et en faire le "lieu central de la création littéraire contemporaine". Pour compléter sa programmation, il fera venir plusieurs productions datant de son époque viennoise parmi lesquelles Avant la retraite, une pièce de Thomas Bernhard. La saison se refermera en juillet avec un Tartuffe de Molière monté par le Hongrois Tamas Ascher.