Jean-François Sirinelli

Jean-François Sirinelli

Curieusement, ou peut-être pas, puisque la chouette d'Athéna prend son envol lorsque la nuit avance, cette publication importante et fort instructive arrive au moment où les catégories telles que la Droite et la Gauche, paraît-il, sont en train d'atteindre leur date limite d'utilisation. Cependant, alors que Droite et Gauche ont été enterrées, ressuscitées et enterrées à nouveau plus souvent que vampires, personne n'est parvenu, jusqu'à maintenant, à planter le pieux fatidique dans leurs coeurs palpitants. Les enquêtes d'opinion depuis 1989 montrent comment, alors que les deux tiers des français trouvent leur dichotomie hors de propos à notre époque, environ deux tiers aussi continuent à se classer soit à droite soit à gauche. Aussi réductionnistes et anachronique qu'elles puissent être, ces catégories demeurent incontournables. Toute-fois, la Gauche apparaît comme favorite sur le tableau sentimental universitaire et intellectuel. Le grand dictionnaire de français Robert qui accorde au mot Gauche une sous-section substantielle, ne trouve pas de place pour le mot Droite dans sa dimension politique.

La riche introduction d'Eric Vigne et de Jean-François Sirinelli nous rappelle les Actes Fondateurs de l'été 1789: tout d'abord au mois de juin, lorsque les nobles et les prêtres, rejoignant le Tiers état qui se tenait debout sur la gauche de la salle, se trouvèrent en face de leurs traditionnels compagnons sur la droite; puis en août quand les députés en faveur du veto royal, donc pour de plus grands pouvoirs à la nouvelle monarchie constitutionnelle, se sont rassemblés à la droite du président, tandis que ceux qui voulaient limiter l'autorité royale prirent place sur la gauche. Nous savons combien cette dernière orientation allait changer, combien ceux de la gauche ont ensuite développé un intérêt pour l'autorité centrale qui n'était pas moindre que celle de leurs homologues de droite. Mais après 1789, la topographie parlementaire n'allait plus jamais être la même. Les politiques bipolaires remplacèrent désormais la triade des états traditionnels; et la bipolarité tournait autour des institutions, des intérêts, et des idéaux que la révolution avait établis ou défaits. Pendant un siècle comme l'a déclaré André Siegfried dans son second Tableau politique de la France de l'Ouest publié en 1913, la règle générale voulait que la Droite influât tous ceux qui dépendaient de l'église et du château, la Gauche tous ceux qui se trouvaient en opposition à l'église et au manoir.

Ce qui commençait à changer, lorsque Siegfried écrivait, était l'apparition de mouvements de droite radicaux, parfois alliés au manoir et à l'église, parfois en désaccord avec eux; d'ailleurs ceux-ci allaient faire mentir la remarque aigre-douce de Joseph de Maistre: que la contre- révolution ne serait pas une révolution contraire mais le contraire de la révolution. Au moment même où l'étiquette "Droite" devint un morceau de scatologie électorale, un droit de vote plus étendu, plus libéral et plus intégré dans les institutions, puis la liberté de parole et de la presse, suscitèrent une démocratie avide de slogans et d'organisations, et des politiciens qui n'étaient pas plus rationnels, seulement plus stridents. Tel était le contexte dans lequel les nouveaux mouvements populistes nationaux entreprirent de dé-révolutionner les héritiers de la révolution, jouant les trouble-fête pour beaucoup qui préféraient adhérer aux anciens et habituels mouvements, contre ceux qui étaient nouveaux et inconnus et compliquaient la géographie de la Droite.

Curieusement, peu de collaborateurs du livre de Jean-François Sirinelli écrivent sur le conservatisme ou sur le Centre, où l'action politique a été la plus réelle. L'image convenue présente un Centre enjambant inconfortablement une ligne de partage idéologique ouverte, sous le flanc d'attaque de deux ailes opposées: la Droite vouée à détruire et la Gauche à préserver ce qui a été fait depuis 1789. En fait le Centre n'est pas un gouffre béant, mais une place de marché où les affaires politiques sont toujours allées de l'avant. Il n'en demeure pas moins que les conservateurs et les centristes situés à la droite d'une ligne de partage idéale gardaient un profil bas. L'on pouvait identifier les groupes de la droite française en usant d'étiquettes de gauche: la Gauche Républicaine était moins républicaine que les autres, les Radicaux de Gauche étaient moins radicaux que les Radicaux, la Gauche Démocratique n'était ni l'une ni l'autre. Un point sur lequel les conservateurs n'ont pas commis de bévue, cependant, étaient qu'ils redoutaient la révolution même quand elle était dirigée contre les révolutionnaires. Cela a compliqué les relations entre les radicaux de la droite (l'un d'entre eux, André Frossard, remarqua que les français s'arrangeaient toujours pour commencer et pour finir ensemble) et suscita des divisions à la fin de la guerre. C'est à peu près à cette époque, vers 1928, que le Larousse du XXe siècle a reconnu deux nouveaux mots: extrémisme et extrémiste.

Une étude remarquable de Philippe Burin, sur le fascisme français, met en évidence le rôle crucial que Charles Maurras joua en tant que précurseur et parrain; également les différences fondamentales entre l'Action Française et d'autres ligues apparues plus tardivement. Les leaders royalistes se tenaient aux côtés de Joseph de Maistre: pas de politique de masse, pas de mouvements populaires, pas de plébiscites, pas de fascisme, et pas de révolution - plutôt le coup d'Etat. D'un autre côté, l'obstination de Maurras à répudier de façon permanente le Siècle des Lumières, l'individualisme, le libéralisme, la démocratie, exerça une influence puissante. Dans le nationalisme intégral de l'Action Française, et ses dénonciations implacables de la République, s'élabore, comme le fait remarquer Burrin, un système de haine dont s'empara le fascisme. Il omet de dire que l'Action Française fut également pionnière de la mise en oeuvre de gangs belliqueux que le fascisme et d'autres ligues s'appliquèrent à imiter.

L'histoire détaillée de ces attirances mutuelles, des influences, des rejets, des reniements entre les sbires de Maurras et ceux des autres ligues pourrait faire l'objet d'un mémoire intriguant. Ce qui compte cependant, à la fin, c'est que le conservatisme a fini par avoir le dessus sur ces concurrents. Les ligues étaient des champignons qui surgissaient en période de crise. Quand les crises régressaient, elles se flétrissaient et dépérissaient. Les masses ne suivaient pas - même pas celles de droite: les anciens combattants voulaient la paix, et les bourgeois épatés par les parades et les défilés se dérobaient par contre devant les désordres. Les scandales exaspérants, les institutions discréditées, les politiciens peu recommandables n'ont pas été suffisants pour les entraîner bien loin. "Toujours à droite, mais pas plus loin" pour mal paraphraser Albert Thibaudet. A la différence de l'Allemagne, les choses n'allèrent jamais aussi mal que n'importe quoi pouvait sembler mieux que ce qui existait.

De plus, ayant gagné la guerre, les français manquaient d'une raison de redressement moral, de pulsion agressive, ou d'objectifs expansionnistes pour mobiliser les foules. Un sentiment de fragilité nationale, non pas de puissance, imprégnait la France. La Droite comme la Gauche étaient, aussi, géologiquement et généalogiquement divisées. Un trait caractéristique de la politique de l'entre deux guerres fut la chamaillerie de générations qui apparût plus encore à droite qu'à gauche, la plupart des jeunes de cette dernière se concentrant sur le travail. Les jeunes gens critiques de leurs pères ("ils ne surent ni faire la guerre ni faire la paix", écrivait l'un d'entre eux en 1932 pour exprimer son mépris) l'étaient tout autant du (dés)ordre établi de la démocratie parlementaire (il faut lire: corrompue), et de concepts tels que Droite et Gauche qui amplifiaient selon eux l'instabilité et l'impuissance politique. Une contribution utile de Jean Luc Pinol montre qu'en 1932 les personnes âgées étaient deux fois plus nombreuses au sein de la chambre des députés que dans l'ensemble du pays. Pinol ne se demande pas si la prépondérance de personnes âgées et de sages ou, si l'on préfère, de vieux gâteux tremblotants, était caractéristique de la seule Droite. Mon impression est que la gérontocratie traversait tous les partis. Tel était en tous cas l'avis de ces brillants jeunes gens dont le dégoût des vieilles générations les conduisaient à chercher leurs modèles chez les Roosevelt, Salazar, Henri de Man ou dans les plans quinquennaux de la Russie.

Parmi les "anticonformistes des années trente" (titre d'un livre de J.L. Loubet del Bayle), certains viennent de la Gauche: Gaston Bergery, Eugène Frot, Marcel Déat, mais nombreux ont été ceux recrutés à droite. Le rejet de l'hédonisme et de l'individualisme bourgeois, l'affirmation de l'effort, de l'héroïsme et du sacrifice, vint naturellement aux rejetons de l'éducation catholique ou de l'Action Française. La mode des plans et le planisme que décrit Yves-Marie Hilaire, la notion technocratique qui présente les problèmes sous un visage plus technique que politique, pouvait également conduire vers le fascisme. Et le fossé des générations qui opposait Néos et socialistes doctrinaires, les jeunes turcs comme Bergery contre les vieux radicaux, pouvait aussi bien se trouver à droite, dans la rupture entre les Croix de Feu conduits par le colonel de la Roque et leur dissidence, les Volontaires, qui ont produit les Cagoulards, ou dans la guerre sainte menée par de jeunes et brillants royalistes, les conduisant vers les éclatants mirages du fascisme. Il n'y a qu'un pas quelquefois, de la fascination à la fascisation, comme dans le cas de Marcel Déat et de Jacques Doriot qui ont quitté leurs partis respectifs et forgé un Front Commun de la Gauche, pour finir par passer dans l'autre camp.

La lutte entre hommes de Droite et hommes de Gauche a continué à faire rage dans les années trente et bien au-delà. Vichy ("dictature pluraliste de droite") ne posa pas de problème. Pas plus que le Gaullisme, apparemment, d'autant plus que le refus du Général d'accepter la réalité d'une Droite et d'une Gauche, encore moins leur opposition, correspondait parfaitement au standard selon lequel ceux qui essaient d'échapper aux étiquettes sont tout simplement des gens de droite qui ne sont pas encore sortis d'une neutralité prudente. D'une éloquence d'oracle, comme d'habitude, de Gaulle conseillait vivement "Aux Français d'être Français", d'adhérer à sa "certaine idée de la France" basée sur "une histoire de France et une seule", ensemble d'affirmations qui pourraient poser problème, mais qui ne semblent pas avoir besoin de réponse quand elles émanent de la bouche d'un Général comme il faut.

Le catholicisme est plus problématique. Dieu a pour un long moment élu domicile à droite, ainsi que ses fidèles. Philippe Boutry fait remarquer que, durant les années 80, les pratiquants réguliers votaient à 80 % pour les partis de droite. Plus l'électeur était actif religieusement, plus il ou elle avait tendance à voter dans ce sens. Mais si les catholiques sont profondément à droite, la droite n'est pas ou n'est plus massivement catholique. Comme le reste des français, le Centre et la Droite ont été laïcisés et, dans le cas des Intellectuels de droite qui aiment affirmer leur paganisme, ont tendance à dédaigner le Christianisme qui serait souillé par ses accointances judaïques. Plus on est à l'extrême droite, moins on est pratiquant religieux.

Les membres du Front National qui respectent l'Eglise en tant qu'institution traditionnelle rejettent ces "pédés de curés qui sont tous de gauche". Parmi les partisans de Le Pen, seulement 12 % vont à la messe le dimanche; à peu près la même proportion que chez les socialistes. Les bons catholiques retournent le compliment: Intégristes à part, plus ils sont pratiquants, moins ils auront tendance à voter pour le Front National.

Comme la diversité des Catholiques le fait clairement apparaître, ou bien cette même diversité de la Droite à propos du Catholicisme qui, il n'y a pas très longtemps, alimentait encore le fondement de leur conviction religieuse, les stéréotypes archaïques incluent des confusions multiples. Les Catholiques socialistes en sont la preuve évidente: piégés entre leur foi et leurs aspirations, rejetés autant par les conservateurs que par les anticléricaux. La transmutation notoire des idées de nation, de l'armée, le chauvinisme, l'antisémitisme, tous jadis dadas politiques de la Gauche, devenus frissons palpitants de la Droite, en sont d'autres exemples. Des illustrations en série justifieront peut-être (comme Jean El Gamal le déclare) que tout à droite est collectif et, se permettra-t-on d'ajouter, plus compliqué qu'il ne semble. Comme en témoigne le paradoxe du droit de vote pour les femmes, longtemps réclamé par les conservateurs et les Catholiques, aussi longtemps repoussé par la Gauche. Témoin encore le maintien de la censure par le Front Populaire et son abolition en 1974 par Valéry Giscard d'Estaing. Témoin toujours le conservateur mais progressiste Henri Tardieu réclamant des allocations familiales et plaidoyant avec la Gauche dans ces termes: "Ne me prenez pas pour cible, ce sont vos enfants que je porte dans mes bras". Ou bien encore (comme nous le rappelle Marc Michel) l'expérience coloniale lancée par un homme de la Gauche, Léon Gambetta, et portée à terme par un homme de la Droite, Charles de Gaulle, tous deux inspirés par "une certaine idée de la France".

Et comment comprendrons-nous la tendance nationale à considérer le succès matériel avec un mélange de dégoût et d'envie, tendance que Gauche et Droite formulent différemment, mais qu'elles ont certes en commun ? Cette discrimination serait-elle le fruit du disensus que le regretté François Bourricaud évoquait entre la propriété patrimoniale et le capital, dissociation qui permet aux collectivistes et aux moralistes de condamner de concert le dernier et de soutenir la première ?

Thibaudet avait tort de penser que "La politique, ce sont des idées". La politique, c'est aussi des idées. Mais François Goguel était près de la vérité lorsqu'il reliait la politique, non seulement aux idées, mais aussi bien aux intérêts et aux tempéraments. Le manichéisme de droite comme de gauche au combat est un manichéisme d'idées qui sont moins à mettre en rapport avec l'action qu'avec le fait de la définition et celui de l'auto-définition. Le tempérament et les intérêts ignorent les catégories claires, tout comme la politique. le verbiage a beaucoup fait pour masquer cela, et le masque toujours. C'est peut-être la raison pour laquelle la Droite, seule, peut fonctionner au pluriel, ce pourquoi Simone de Beauvoir croyait pouvoir se permettre de dire que "La vérité est unique, l'erreur multiple. Ce n'est pas par hasard si la Droite professe le pluralisme". Il y a 200 ans Henry Erskine l'avait mieux exprimé: "Si vous êtes à Gauche, vous êtes sûr d'être sur la droite voie, si vous restez à Droite, vous aurez toujours tort."