Richard Millet
Richard Millet

Ce livre de Richard Millet est sûrement l'un des bons moments de la rentrée mais à dire vrai il mérite un éloge plus grand et qui souligne mieux son originalité. Les héroïnes en sont en effet trois soeurs, dont les vies se déroulent dans la campagne corrézienne, pendant les dernières décennies. La rudesse du climat et la violence de sentiments pourraient faire penser aux soeurs Brontë et aux célèbres Wuthering Heights s'il n'y avait un poids de réalité unique dans la Corrèze qui se trouve ici évoquée. Quitte à ajouter aussitôt que la force du roman de Richard Millet est de se refuser au folklore et au régionalisme: pas de scène de laboureur ni chants des vendangeurs, on est loin de George Sand et de Rosa Bonheur — qui d'ailleurs ont dégagé de ce monde rural quelques traits essentiels. Les Soeurs Piale de Richard Millet sont plus près du Sud profond de William Faulkner, tant par les effets impitoyables des passions décrites que par la subtilité des formes de la narration.

Richard Millet est sans doute de ceux qui pensent que la société française irait mieux ou moins mal si elle n'occultait pas systématiquement ses siècles ou plutôt ses millénaires de passé paysan. Comme si le fait d'avoir équipé les fermes de salles d'eau et de congélateurs depuis trente-cinq ans renvoyait aux oubliettes tout ce qui s'est concocté au fond des âmes, coeurs et esprits au fil de tout ce temps. Pour autant la campagne des soeurs Piale n'est pas archaïque ni archaïsante, au sens où le sont inévitablement les volonté de restituer le cadre ancien: charrues devenues décoratives, vieilles pierres et puits ornés de géraniums. Dans ce roman il n'y a pas de décor, il n'y a que des présences plus ou moins obsédantes. Et une certaine manière de situer les êtres dans le temps, qui d'ailleurs consiste plutôt à situer le temps en eux. Le temps de la campagne, de la France rurale sur laquelle quelques historiens et encore plus rares sociologues veulent bien se pencher, Richard Millet excelle à le rendre, à la fois comme durée lentement vécue et comme omniprésente nostalgie: les vies individuelles se situent d'elles-mêmes dans le long terme et la longue durée, mais il en ressort surtout le sentiment que tout est très vite et déjà devenu du passé.

Richard Millet qui a décidément beaucoup de talent évite l'effet de mode qui consisterait à teinter de féminisme son évocation des trois destins d'Yvonne, de Lucie et d'Amélie — trois facettes irréductibles de ce que produit en un même lieu, en un même temps, la rencontre du hasard et de la nécessité, trois projections peut-être de ce que porte en lui l'auteur dont on imagine qu'il pourrait dire: les soeurs Piale, c'est moi. En ce sens rien de plus éloigné du roman paysan que cette histoire si fortement située.