Patrick Modiano
Patrick Modiano

Livre après livre, Patrick Modiano, le plus mystérieux de nos écrivains, édifie son musée imaginaire, à partir de personnages présents-absents et d'un réalisme flirtant avec la magie. Son dernier ouvrage, Des inconnues (qui sort presque deux ans après Dora Bruder, une enquête sur la disparition d'une jeune inconnue juive), ne déroge pas à la tradition "modianesque".

C'est un recueil de trois nouvelles, d'une cinquantaine de pages chacune, mettant en scène trois jeunes filles, dont on ne connaît ni le nom ni le prénom, plongées dans des situations compliquées et parfois violentes. "Ce livre s'apparente à une rêverie sur la réalité. Inconsciemment, j'ai fait endosser à mes héroïnes des souvenirs personnels. Ce sont mes soeurs jumelles en quelque sorte", a dit au Figaro ce romancier de la mémoire, hanté par l'Occupation, auteur d'une bonne vingtaine de livres ainsi que du scénario du film Lacombe Lucien avec Louis Malle.

"J'habitais encore chez mes parents, au début de la colline de Fourvière", dit la première narratrice en commençant son récit. "Je suis née à Annecy", dit la seconde. "J'étais arrivée à Paris au mois de janvier de mes 19 ans. Je venais de Londres", dit la troisième. Seules, à la recherche de travail ou d'amour, elles rencontreront des personnages inquiétants et seront parfois flouées, au terme de récits où la mort rôde, mais sans modifier le destin: "j'ai chargé le revolver. De toute façon, ce serait toujours les mêmes gestes. Les mêmes saisons. Les mêmes lacs. Les mêmes cars du dimanche soir. Lundi. Mardi. Vendredi. Janvier. Février. Mars (...). Les mêmes jours. Les mêmes gens. Aux mêmes heures". "Comme lui, je brouillais les pistes. Je me disais qu'une fille aussi simple que moi, qui n'avait qu'un seul nom et qu'un seul prénom, et qui venait de Lyon, ne pouvait pas vraiment l'intéresser", fait-il dire au personnage central du premier des récits. "Vous avez l'air absente... vous m'entendez ?", demande la supérieure à une autre fille.

Voici, résumée, la marque de fabrique Modiano: l'ambiguïté, une écriture claire, des "héros" décalés qui se rencontrent sans que l'on sache d'où ils viennent, ce qu'ils pensent, ballottés entre présent et passé. Comme d'habitude, Patrick Modiano leur donne souvent des noms improbables (Eddy Maximoff, Bob Brune...) et les fait évoluer dans des quartiers, des rues, surtout parisiens, qu'il nomme avec délectation. On ne sait trop, face à tant de précision, si cette toile d'araignée géographique effraye ou rassure. C'est un livre court, inquiétant. "La partie agréable, c'est la rêverie, sur les lieux, les objets. Passer à la réalisation est le plus difficile. Ecrire, c'est aussi bref que le travail du chirurgien qui doit faire rapidement une opération, de peur qu'au bout d'une heure, sa main ne dérape", disait voici quelques années le lauréat du Prix Goncourt 78.

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Patrick Modiano : Des Inconnues (Éditions Gallimard).