Jean-Jacques Schuhl
Jean-Jacques Schuhl

"J'aimerais un jour parvenir à la morne platitude distante des catalogues de la Manufacture française, du Comptoir commercial d'outillage, du Manuel de synthèse ostéologique de MM. Müller. En attendant, loin du compte, j'ai recopié des rouleaux de telex hippiques, France-Soir, des paroles de chansons anglaises connues. Le reste, hélas, est de moi; probablement." Ainsi commençait, il y a près de trente ans, le premier récit de Jean-Jacques Schuhl, Rose poussière, publié par Georges Lambrichs aux éditions Gallimard. Beaucoup de choses y sont déjà dites. L'allure d'un programme dont la rigueur force à s'y tenir.

Lors de la rentrée littéraire est paru, dans la collection l'Infini de Philippe Sollers, Ingrid Caven, son troisième livre. Oui, troisième, en trente ans et, accessoirement, lauréat du prix Goncourt 2000. D'un premier aperçu, on pourrait croire à un retournement de principe puisque ce livre est entièrement consacré à Ingrid Caven. Ancienne épouse de R. W. Fassbinder, celle-ci partage la vie de l'auteur depuis plus de vingt ans. On aura donc affaire à un vrai personnage, de chair et d'os, de passions et de sentiments. Quid de la platitude distante et de la main de l'écrivain comme quasi téléscripteur ? Comment un homme qui partage sa vie quotidienne avec cette célèbre chanteuse et actrice peut-il encore s'accommoder des éléments faits de bric et de broc qui charpentait l'intégralité de ses deux premiers livres ? Cap sur la biographie, le panégyrique ? certainement pas. Le portrait ? peut-être. Tout ça est bien plus compliqué dans la manière quoique limpide dans l'écriture. Reprenons les choses.

Lui, il se dit juif huguenot; dans le roman, Charles. Sa première apparition dans le livre: "Mais qui était ce garçon en blouson de cuir seul, silencieux dans un coin, refermé sur lui-même, recroquevillé, tête dans les épaules, de dos, face au mur, près du comptoir à la buvette? Il semblait capter de tout son corps ce qui était autour de lui, même derrière lui, perméable à tout. Animal !" Elle, c'est tout le contraire. L'un capte, l'autre donne, exhibe, chante. Elle, c'est Ingrid Caven, marquée à tout jamais par la scène originelle (le prologue du livre). Elle est encore une toute petite fille, à la voix irrésistible, lorsque elle chante, dans le nord, par des hasards dont les liens familiaux ont le secret, en la présence d'Adolphe Hitler. Après, tout s'enchaîne, nous sommes dans l'Allemagne d'après guerre, elle rencontre Rainer Werner Fassbinder et ces deux là, délurés au diable, à la fougue intempestive, comptent bien faire savoir qu'il est encore possible de faire des films et de chanter. Ils sont cette jeunesse qui a reconstruit l'Allemagne. Place au frivole, place au style ! Mais est-ce du sérieux ? Oui, bien sûr.

Il faut donc partir de là pour comprendre la portée de ce livre. Un français décide d'écrire sur une allemande, une femme, avec qui il partage sa vie. Plus qu'original, c'est politique. Comment s'y prend-t-on ? Jean-Jacques Schuhl amasse, compile, colle; la vie d'Ingrid Caven passe dans les traces. Va-t-il essayer de saisir son moi profond, sa psychologie pour comprendre ce qu'est le moteur d'une vie qui fait fi des paradoxes et pied de nez à l'histoire ? Non. A l'image du peintre impressionniste, il procède par touches éparses, glisse sur les surfaces, cherche à dissoudre la matière. Ainsi débute le premier chapitre: "La feuille blanche, grande ouverte, est posé sur des linges. Ordonnés tout autour: crayons alignés, pinceaux en éventail, flacons en arc de cercle, gobelets et pot de crème en bakélite, fragments de poudres compactes. C'est les os l'important, puis la peau, comme une toile tendue, et avec toi, quelques touches, trois fois rien et tu es métamorphosée". De cette façon est saisi le vif d'une époque, les années soixante, soixante-dix. Des personnages, des figures il y en a évidemment: Fassbinder, bien sûr, mais aussi Yves Saint-Laurent qui a dessiné une robe directement sur le corps d'Ingrid Caven, et puis il y a aussi cet énigmatique Mazar, la présence d'un bien célèbre producteur de cinéma français qui impressionne Charles par "tout ce va-et-vient de filles, des putes, des actrices superbes, tout cet argent qui changeait de main, les filles aussi, chèques remplis sur un coin de table, filles idem, valises de dollars sous le lit, filles dessus. Il se trouvait bien, là."

Jean-Jacques Schuhl aime à rappeler ces propos de Marx Ernst qui disait qu'il y avait deux types d'artistes: les uns sont des inventeurs, les autres des découvreurs. Irrémédiablement, avec ce livre, Schuhl se range du côté des découvreurs; ceux qui vont chercher leurs matériaux dans ce que la vie offre, mais qui les figurent, les transfigurent dans leur art. Son dandysme éclairé brasse le temps par les archives, les coupures de presse, les souvenirs qui s'enchevêtrent, les modes qui passent, les penchants de notre époque. Il pose, juxtapose. La dérision n'est parfois jamais loin, mais habile, chic et machiavélique. Sous sa plume Ingrid Caven l'interpelle: "Et les numéros de téléphone et les revues porno Hustler, Penthouse? c'est de la doc pour ton livre ? Tu écris un porno peut-être ou quoi ? tu crois que je comprends pas les abréviations parce que je suis boche ? Je comprends pas le français ? Juif huguenot, tu parles Une sainte-nitouche pornocrate, oui !" Exercice de style gratuit, concession présomptueuse de l'auteur à son personnage ? N'oublions pas que le livre met en épigraphe une citation d'Heinrich von Kleist issue de Sur le théâtre des marionnettes.

Peut-être que de ce livre on ne retiendra que cela, l'exposition du talent d'un dandy d'une autre époque par une écriture raffinée. Mais ce serait décidément se méprendre sur une des vocations essentielles de l'ouvrage: montrer les insuffisances de notre temps, la richesse de notre monde. Toujours à travers le prisme Ingrid Caven, ce sont les enjeux de la passion qui sont redéployés, les paysages d'une vie explorés. Passion du monde, là où écriture et vie se font résolument cosmopolitiques.

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Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven (Éditions Gallimard).