Ryû Murakami

Jusque là, la littérature japonaise était pour nous dominée par un sextuor: Kawabata, Mishima, Tanizaki, Inoué, Abé et le Prix Nobel Kenzaburo Oé. Cependant, une plus jeune génération, des auteurs insolites nous parviennent. On n'en fi nirait pas de citer les merveilles que la curiosité des éditions Picquier nous procurent, malgré des choix parfois inégaux. Parmi lesquelles le fantastique du Faucon d'Ishikawa, l'érotisme intense du Secret de la petite chambre de Kafu et Akutagawa, celui inquiet de La Chambre noire de Yoshiyuki, celui plus burlesque des Pornographes de Nosaka...

Murakami, né en 1952, est lui un insolent polygraphe qui a déjà quelques dizaines de livres à son actif. Son premier roman, Bleu presque transparent atteignit au Japon, en six mois, le million d'exemplaires. Le second, La guerre commence au-delà de la mer baigne dans les mêmes eaux troubles d'une société corrompue et menacée de catastrophe finale. Il diversifia depuis ses thèmes. Témoin ce 1969, roman de nostalgie autobiographique, comique mémento de la culture pop des années '60, dont les chapitres ont nom: "Arthur Rimbaud", "Daniel Cohn-Bendit", "L'imagination au pouvoir", "Alain Delon", "Velvet Underground", etc.. Aidés de quelques amis, le narrateur fomente une révolte lycéenne, jusqu'à "déféquer sur le bureau du proviseur", "organiser un Festival de petites bandaisons matinales" et s'attirer l'assaut policier. C'est un récit fort amusant, témoignage d'époque et de mentalités.

On ne confondra pas notre auteur avec son homonyme Haruki Murakami dont Le Seuil a publié quatre romans qui illustrent l'épanchement d'un certain fantastique zen dans la réalité contemporaine. Ryû Murakami, lui, illustrerait plutôt l'irruption du style "manga" dans la volubile fresque sociale, dans le réalisme magique désespéré. Des bébés sont abandonnés dans des consignes de gare. Seuls rescapés de ce type de mausolée sacrificiel Hashi et Kiku poursuivent le fantôme de leurs identités, depuis l'orphelinat jusqu'à leur résolution dans une violence vengeresse à l'échelle de leur ressentiment et d'un Japon secoué de typhons, poluutions et autres convulsions. En marge des lois, ils sont de véritables héros picaresques à travers les bas fonds d'une ville de drogués et de prostitués. Malgré un souffle narratif évident et une grande richesse d'images, Murakami ne parvient toutefois pas toujours à nous convaincre. Son roman est une superbe fresque agitée des démons colorés du bel aujourd'hui mais sa thèse en partie complaisante qui fait de ses héros les pantins d'un déterminisme forcé est peut-être erronée. Malgré tout, n'est-ce pas par le vice de ses personnages et la vertu de son livre que Murakami nous pousse à quelques questions nécessaires sur nous même et sur notre société?