Jacques Henric

On a assisté ces derniers temps à une sorte de retour de manivelle, de retour à l'ordre moral, à une forme de puritanisme étriqué jusqu'à la gorge. Jacques Henric, romancier et essayiste, publie son nouveau roman, Adorations perpétuelles. La couverture du livre reproduit le fameux tableau de Gustave Courbet, L'origine du monde, qui date de 1866. A Clermont-Ferrand, des gardiens de la paix déboulent dans la librairie de Jean Rome, pour lui demander de retirer le roman en question de la vitrine, en citant l'article 283 du code pénal, et dressent un procès-verbal. Pareillement à Besançon, la ville de Courbet. Des libraires ont écarté le livre des vitrines et des présentoirs, se sont autocensurés. En effet, il pourrait tomber sous le coup de la loi L224-27, dite Jolibois, qui réprime "tout message à caractère violent, pornographique, lorsqu'il peut être perçu par un mineur". Au-delà de cet état de fait, ce sont des artistes et des oeuvres qui en font les frais. On peut poser la question: Est-ce que l'opinion publique est en mesure aujourd'hui de se former une opinion? "Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l'image de la terreur. Tout peintre est Persée". C'est Pascal Quignard qui rappelle ces mots du Caravage (à propos du puritanisme romain au temps d'Auguste). Ils peuvent s'appliquer à tout écrivain, à tout artiste qui va au fond des choses.

Revenons à Jacques Henric, auteur de La peinture et le Mal, et de Le roman et le sacré, qui ont marqué la réflexion critique dans les arts et les lettres ces dernières années. Adorations perpétuelles met en scène deux personnages historiques: Gustave Courbet et Charles Fourier, à travers l'histoire d'un auteur de théâtre auquel on passe la commande d'écrire une pièce réunissant ces deux monstres historiques. Le metteur en scène, un ancien ami de Jean Genet, va se jeter dans cette pièce. L'action se déroule dans une ville de province, Besançon. L'écrivain, double éructant de l'auteur, narrateur de l'histoire, convoque sur la grande scène du temps, les thèmes de l'utopie sociale (Fourier), la création artistique et littéraire, le sexe, le bonheur, la mort (d'un père), des événements anodins: le plaisir de rouler en moto, un panama, la nappe poudreuse de l'écriture sur un ordinateur, des lettres de maîtresses de Courbet. Tous ces personnages se télescopent dans un temps qui est le nôtre aujourd'hui. Dans une vision brûlante, l'auteur met dans la bouche de la femme peinte par Courbet ces mots: "Regarde, je suis nue, je ne vois pas pourquoi tu voudrais couvrir autre chose que moi ! Splendidement difforme, je suis plus cohérente que la plus cohérente des syntaxes! (...) Désacralisée, désacralisante, une exquise ironie définira mon destin ! Chose admirable et immonde, impeccable et corrompue, animal féroce et docile, je m'abandonne corps et âme pour d'inconvenantes épiphanies ! (...) Ici, sur ce tableau, finit l'amour malade". Quelle voix inspirée ! Jacques Henric rappelle cette phrase de Kierkegaard: "L'instant est tout, et c'est dans l'instant que la femme est tout".

C'est sans doute cette impression que l'on peut avoir en regardant le tableau de Courbet, en imaginant aussi la sensation du modèle. Au fur et à mesure que s'écrit la pièce, l'histoire va déboucher sur une double question autour des personnages du roman: pourquoi cet utopiste joyeux, anti-répressif, rebelle, hédoniste qu'était Fourier se retrouve-t-il appauvri rapidement quelques années plus tard par ses soi-disants disciples? Comment le tableau de Courbet, qui est pour Jacques Henric un "manifeste anti-nihiliste", est-il devenu un sujet de scandale pour réformateurs en mal d'idées, et l'objet d'une occultation d'une certaine histoire de la peinture ? Comment ne pas voir dans cette Origine du monde l'affirmation d'une grande force créatrice ? Personne ne l'évoque dans la presse spécialisée, excepté l'auteur de ce roman. On sait qu'il a appartenu à Jacques Lacan. Jacques Henric s'est mis sur la piste de la véritable histoire du tableau et apporte des nouvelles. On les retrouve dans son roman qui se distingue du ronron romanesque ambiant par un style vif et très rythmique. L'auteur nous plonge dans l'histoire où les grands noms de la littérature contemporaine apparaissent et disparaissent avec leurs derniers gestes, leurs dernières phrases. Il semble que l'auteur donne ici une manière d'autobiographie sans ambage. C'est incontestablement un de ses meilleurs romans.