Mirella Bandini

La mode de Guy Debord et du situationnisme devrait trouver d'elle-même sa limite d'ici peu dans l'accumulation de marchandises inutiles et le désintérêt des consommateurs. Malgré, et à cause, de la médiocrité de cette production, elle n'en aura pas moins atteint son but: le désamorçage et la normalisation d'une pensée subversive passée à l'équarissage du confusionnisme dominant où tout se vaut, où tout est acceptable, où la subversion passée ou ce qui en tient lieu dans le discours des "maîtres" se porte à la boutonnière comme signe de reconnaissance de l'appartenance aux sphères de légitimation des pouvoirs. Les positions de l'Internationale situationniste (IS) ont été trop souvent réduites à un pur et simple avant-gardisme esthétique, la dimension politique étant gommée ou assimilée à une sorte de kitsch rétro qui va bien dans le décor des années soixante mais ne peut avoir de résonance et, surtout, d'implication actuelles. Au contraire, le livre de Mirella Bandini, L'Esthétique le Politique: De Cobra à l'Internationale Situationiste, permet de comprendre, de l'intérieur, la logique de la genèse de l'Internationale Situationniste, des avant-gardes esthétiques à l'engagement révolutionnaire. A l'origine de l'IS, on trouve deux ascendances directes: le mouvement artistique Cobra qui réunit à partir de 1948 des groupes soucieux de continuer et de renouveler le surréalisme en Belgique, au Danemark et en Hollande, et l'Internationale Lettriste, un groupe parisien issu du Lettrisme d'Isidore Isou qui développait depuis l'après-guerre "un programme violent de subversion culturelle". Cette aventure se déploie en deux périodes: la première va de la formation de Cobra en 1948 à celle de l'IS en 1957. La seconde part de cette date et va jusqu'à 1968: elle marque le passage de l'IS des positions d'une avant-garde esthétique au combat politique révolutionnaire. L'ouvrage donne à lire un ensemble de textes que l'on peut retrouver, dispersés, dans des rééditions de revues comme Potlatch (1954-1957) ou Les Lèvres nues (1954-1958), mais qui trouvent ici toute leur résonance grâce à leur mise en perspective, à l'ordonnancement et à la présentation de l'auteur. On y trouve aussi des documents originaux et inédits, en particulier des lettres des principaux protagonistes de cette aventure tirées des archives du peintre italien Pinot Gallizio ou des brochures très peu connues, comme des extraits de celle de Asger Jorn, Critique de la politique économique (1960) ou celle de Canjuers et Debord, Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire (1960). Contre les cagots en tous genres, Mirella Bandini peut conclure en écrivant: "Debord a su conserver le sens de la révolte en cette fin de siècle, dénonçant le "désastreux naufrage" de notre monde et guidant un mouvement qui, selon ses propres termes (1964), était le seul qui, englobant la survie de l'art dans l'art de vivre, pouvait répondre au projet de l'artiste.