Primo Levi
Primo Levi

De Primo Levi, Gallimard vient de publier A une heure incertaine, qui rassemble tous les poèmes de l'auteur. Ce recueil a été traduit par Louis Bonalumi et préfacé par Jorge Semprun. Nous avons interrogé la traducteur à cette occasion.

Primo Levi a donc écrit des vers. Peu de gens le savent, du moins en France. On peut s'étonner de le découvrir si tard.

En général, les critiques italiens ont fait remarquer que ces vers n'apportent pas grand chose à la poésie italienne. Au demeurant, Primo Levi n'a jamais aspiré à conquérir le Parnasse, ni à figurer dans l'avant-garde. Pour l'humaniste qu'il était, le lyrisme est nécessairement subordonné aux valeurs éternelles. Dans cette optique, l'homme se situe au dessus et au delà des mots, de la littérature. A une heure incertaine présente donc un intérêt documentaire, en ce sens qu'il nous éclaire sur la personnalité de l'auteur. L'on y retrouve, en effet, sa hauteur d'âme, ses pudeurs, sa rigueur, ses goûts littéraires, toutes choses qui composent une musique confidentielle, à la fois stoïque et désolée, comme un sourire qui s'éloigne.

Comment situer sa poésie par rapport à sa prose?

Il ne faut pas s'y tromper : le détachement apparent, la belle écriture, voire l'humour, font de ces textes un petit bateau de papier sur le chaos noir de l'absurdité. En définitive, les vers de Primo Levi sont indissociables de sa prose et participent de la même soif de témoigner. Il retrouve ici tout naturellement le ton de la poésie antique, païenne, mais aussi celui du miraculeux, du merveilleux alliage d'universalité et de particularisme qu'offrent d'une part la tradition biblique et, d'autre part, la Divine Comédie de Dante. Sinon que, pour Levi, il n'y a plus de lieu, de peuple et de personne élus. Le siècle de l'horreur rationalisée, du naufrage de l'humanisme individuel et collectif, le laisse seul avec son désir et son cri de justice. ce n'est point un hasard si l'une de ces poésies associe Pompéï aux fours crématoires et à Hiroshima.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières de traduction?

Traduire de la poésie est une entreprise vouée à l'échec. Dans le meilleur des cas, c'est un pis-aller. En l'occurence, le classicisme des textes m'a permis de limiter les dégâts, de faire passer, j'espère, l'essentiel, à savoir le sens de la grandeur, une tendresse muette et une dignité désespérée qui forcent l'admiration et la sympathie.