Camille Laurens

O, le grand luxe et chic d'engager un détective privé et d'ânonner ses rapports écrits afin d'obtenir le dénouement d'une histoire policière imaginée par une romancière novice en pénitentiaire ! Ce fait divers littéraire ferait pâlir même un Jorge-Luis Borges, trop traditionnel celui-ci, se sentant encore obligé d'inventer soi-même intrigues de maint romans policiers. D'où l'interrogation majeure, semble-t-il, du présent roman, sur un bibliothécaire aveugle : "Se peut-il qu'il soit plus lâche que dans les pires cauchemars de Borges ?". En effet. Le chapitre intitulé Manuscrit, avec retardement laissé à la fin du livre, mime l'histoire doublée; l'on a vu des mécaniques pires. C'est pourquoi nous laissons ici à côté ces "cauchemars" trop techniques de l'écrivain de l'époque de la "postsynchronisation". On se demandera plutôt de la raison de ce grand vide mis en titre du livre :Les Travaux d'Hercule. Serait-ce par le goût de l'action qui se passe plutôt dans la bibliothèque et sur les sites archéologiques que sur l'agora ? L'auteur soussigné de l'article présent, appartient à ceux incrédules qui inclinent à penser que la mythologie moderne d'Hercule peut être redécouverte dans la réalité du monde contemporain, hic et nunc, par exemple comme le nom personnifié sur une boîte couleur jaune de préservatif appelé "Hercule" (fabriqué en Europe de l'Est !), et cela en accord avec la scène de Lysistrata d'Aristophane, où l'excitement d'un mari est expliqué par ces mots précises : "ô, mon bougre, tu te réjouis comme Hercule !".

Dans le cru 1994, Les Travaux d'Hercule de Camille Laurens, sortent directement de la bibliothèque et d'un malentendu avec pages arrachées d'un dictionnaire encyclopédique des Mythologies (deux éditions différentes). Le détective privé éclairé, une fois n'est pas coutume, "prit un tome au hasard, le feuilleta". Mais — quelle coïncidence — et comme c'est bizarre, il s'agit précisément d'un tome marqué par le Bibliothécaire. "Des pages manquaient, découpées avec soin ou, parfois arrachées, laissant en guise de signet une dentelle vague. C'était dans les chapitres consacrés à Hercule". Et dans le "Manuscrit", à la fin du roman, la clé simpliste est donnée: "Pour faire bonne mesure, il (le Bibliothécaire) arrache les pages correspondantes dans l'Encyclopédie des Mythologies". Le hasard trop tapageux, conduit le détective en profondeurs de l'archéologie du vide : après avoir épuisé les citations savantes sur Héraclès, il voyage à Tamarilis, pour examiner la célèbre mosaïque d'Hercule ! De l'Encyclopédie et du Dictionnaire à travers la terre sienne de Tamarilis, jusqu'aux cartes postales envoyées à l'écrivain, le luxe et le chic brillent de toutes les couleurs.

Et la femme, celle qui "avait rangé le Dictionnaire des Mythologies parmi les ouvrages généraux", exhibée une unique fois "toute nue en haut de l'escalier, à la fois sculpturale et fragile...", est envoyée par le détective à aller se coucher; elle "remonta d'un degré, montrant son cul potelé". Ce cul potelé, anti-encyclopédique, demeure comme la seule image qui renvoit des Amazones d'Aristophane, aux romancières ingénieuses d'aujourd'hui, écrivant des livres aux titres inspirés de la mythologie ancienne grecque et engageant des détectives privés à la recherche d'un Hercule en chair et en os.