Homosexuels célèbres

De Shakespeare à James Dean en passant par Jean Edern Hallier, Rudyard Kipling et Leonard Bernstein, les homosexuels et bisexuels célèbres avoués et non avoués de l'antiquité à nos jours — tous décédés — ont leur dictionnaire. En 400 pages préfacées par Pierre Bergé, avec en couverture un dessin coquin de Jean Cocteau, Michel Larivière, 63 ans, est allé chercher le moindre indice historiographique pour coucher des centaines de noms d'hommes célèbres dans son ouvrage. Aux côtés d'homosexuels affichés comme le roi Henri III ou Oscar Wilde, on trouve ainsi le patriarche de Constantinople Athénagoras 1er (1886-1972), artisan du rapprochement entre l'Orient et l'Occident chrétiens, Mao Zedong, selon la biographie de son médecin le docteur Li, ou encore le général russe Mikhaïl Koutouzov et Burt Lancaster.

Homosexualité. Le mot aurait été "inventé" en 1869 par l'écrivain hongrois Karoli Benkert, du grec homo (même) et du latin sexus (sexe), mais homosexualité et littérature ont été associées depuis les temps les plus anciens. Pour l'Europride, des "salons littéraires" sur l'homosexualité se sont tenus à Paris tandis qu'un colloque au Centre Pompidou a traité notamment des thèmes "Existe-t-il une littérature homosexuelle ?" et "Peut-on parler d'une littérature gay aux XIe et XIIe siècles ?".

Depuis Sapho, poétesse grecque (VIIe siècle avant J.C.), devenue figure de l'homosexualité féminine, on cite George Sand, Colette, Virginia Woolf. Du XVIeau XIXe siècle, indique Michel Larivière, la littérature qui fait l'apologie de l'homosexualité reste clandestine. En Angleterre au XIXe siècle, l'écrivain irlandais Oscar Wilde est condamné aux travaux forcés. En France, Marcel Proust travestit Albert en Albertine dans A la recherche du temps perdu, mais invente le baron de Charlus, homosexuel mondain. Thomas Mann, dans Mort à Venise (1912) décrit magnifiquement la passion muette d'un professeur pour l'adolescent Tadzio. Dans son Journal, il confesse son homosexualité. Souvent l'entourage censure: la mère d'Arthur Rimbaud détruit les lettres de Paul Verlaine, la femme d'André Gide brûlera celles de Marc Allégret. Gide avait causé un scandale avec Corydon (1924).

Dans les années cinquante, l'homosexualité n'est affichée que par quelques personnalités, comme Jean Cocteau ou Jean Genet (Notre-Dame des Fleurs,Querelle de Brest). Henry de Montherlant livre seulement dans ses carnets ses goûts véritables en matière sexuelle. Julien Green se dévoile en 1960 dans son roman Chaque homme dans sa nuit et dans son autobiographie Jeunes Années (1984). Pour Michel Larivière, "en littérature, l'autocensure est bénéfique: on dit mieux lorsqu'on se dissimule". La "révolution" de 1968 fera éclater les barrières. Renaud Camus, Yves Navarre racontent une certaine liberté sexuelle. Dominique Fernandez livre sa libération douloureuse dans L'Etoile rose (1978).

"L'apparition du Sida a donné l'occasion de parler de l'homosexualité à partir d'une faille. Le Sida a permis de décloisonner une littérature jusque là confinée au ghetto homosexuel", estime un critique littéraire parisien. On est passé de l'âge du militantisme incarné par Guy Hocquenghem, fondateur du FHAR, aux grands moments de souffrance". A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie et Le protocole compassionnel d'Hervé Guibert, deviennent des best-sellers. Autre succès, le roman sulfureux de Cyril Collard Les Nuits fauves. Ces écrivains ont été victimes du Sida. Dans Un mal imaginaire (1994), Maxime Montel dresse la douloureuse litanie des amis disparus et résume: "nous avons fait quelque chose contre notre chagrin, nous l'avons écrit. Vite, sans arrêt, avec violence et rapidité". "Avec les progrès de la thérapeutique, il y a irruption de l'espoir. On ne pourrait plus écrire comme Hervé Guibert", poursuit le critique littéraire.

Actuellement, on assiste plus à une littérature de réconciliation, de maturité, des essais critiques". Ainsi, après Le Rose et le Noir de Frédéric Martel, sont attendus chez Fayard Réflexions sur la question gay de Didier Eribon et Gay New-York sur les années 20-40, de l'historien George Chauncer. Récemment, Aimer de René de Ceccaty, racontant la passion pour un homme, a manqué de peu le prix Femina 1996.

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Michel Larivière, Dictionnaire des homosexuels et bisexuels célèbres (Éditions Delétraz).