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La République des Lettres

F. Scott Fitzgerald

F. Scott Fitzgerald
Un diamant gros comme le Ritz

La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0211-1
Livre numérique (format ePub)
Prix : 5 euros
Disponible chez • FnacAmazonKoboiTunes

Aïssa Lacheb-Boukachache

Récit, ou plutôt témoignage. Donc ni roman, ni document, ni vraiment essai. Voici ce Plaidoyer catalogué, comme l'auteur l'a été, rubrique judiciaire, catégorie "quinze dont dix" (soit quinze de réclusion criminelle et dix de sûreté, donc une décennie "ferme"). Pour l'écrivain Jean Rouaud, son préfacier, ce livre est une folie "comme on disait de ces demeures extravagantes des princes au XVIIème et XVIIIe siècles, amalgamant tous les styles, et affichant tous les excès." Plus loin, il emploie "roman", ce qui conviendra peut-être mieux aux autres livres annoncés de l'auteur, soit Une ténébreuse histoire, Lucien, Isabelle, titres dont l'éditeur, Au diable vauvert, dans une note un peu ambiguë, annonce la possible parution: "Nous publierons les futurs livres d'Aïssa." Objection: ce Plaidoyer, avant d'être un roman, un récit ou tout autre chose, est ce qu'indique son titre, un plaidoyer, pro domo, pour "les siens" (famille, amis, co-détenus dont élie "le youpin", et les justes en général puisqu'il écrit: "Si j'étais sûr que tous les Français étaient mauvais, jamais je n'aurais écrit ce bouquin.").

évocation rapide du style: imprécatoire, révolté, jovial, emporté, tendre, amer, goguenard, mais moins décousu qu'il n'y parait. Du vocabulaire: émaillé de tous les épithètes insultants visant les origines des personnes, ordurier et argotique, salace, mais adéquat, nourri de nombreuses lectures éclectiques bien assimilées, lapidaire, sous pression constante.

Stop ! Ne cherchons plus à évoquer ce plaidoyer et Aïssa Ben Lacheb à la manière d'un surveillant de centre de détention rédigeant un rapport sur l'un de ses locataires de la section des littéraires. Il s'agit bien d'un témoignage, changeons donc de ton, et témoignons. Et puisque le livre est une lettre ouverte qui nous est à tous -- personnellement aussi -- adressée, répondons de même.

Cher Aïssa,

à l'instant même, l'avatar de l'aide de MSWord me demande si je veux rédiger une lettre "sans assistance" de sa part. J'aimerais bénéficier de l'aide d'un avocat pour m'obtenir les circonstances atténuantes en raison de ma légèreté, de mon inattention, de mon indifférence. Tu le sais, j'ai reçu et conservé tes manuscrits bien avant que Jean Rouaud leur accorde le soin qu'ils méritent, que tes lecteurs méritent. Tu m'as pardonné d'avoir tenté d'influer l'opinion des jurés des "assiettes" de l'Aisne en chargeant au maximum un absent, présumé conducteur du véhicule ayant servi à l'attaque à main armée qui t'a valu une peine que j'ai estimée disproportionnée. Je t'ai expliqué que, en âme et conscience, j'avais cru que celui-ci était l'instigateur de cette agression, et que j'ai estimé qu'il fallait faire la part du feu, le désigner comme tel à l'adresse des magistrats et jurés qui liraient ma chronique dans leur quotidien local avant d'entrer en délibérations. Ceci pour tenter de t'épargner ce que je pressentais: une peine bien plus sévère que celle infligée à ton complice et co-auteur, ce "vrai Blanc de Blanc (.) à égalité de responsabilité dans ce hold-up."L'absent, le présumé conducteur, était tout autant de mon ethnie que celui-ci, et effectivement, entre ceux de ma race (tu détestes ce mot, je l'emploie sciemment), j'ai choisi. J'ai choisi d'influer pour ta défense, pour toi, usant d'un procédé apparenté à l'antanagoge, soit renvoyer les arguments du procureur à son auteur pour ta décharge, ou affaiblir une partie de l'argumentation pour renforcer l'autre, donc atténuer ton rôle. Et je l'ai fait, contrairement à ce que tu estimes, non pas parce que je craignais qu'un "bicot", une "crouille" (j'emploie tes qualificatifs) en prenne au-delà de ce qu'il méritait.

Aux Assises de Laon, un "bon beur" axonais, bien catégorisé dans l'esprit des jurés, soit mieux toléré, ne se serait pas vu, à mon sens, infliger si forte peine. à condition qu'il ait "joué les bons beurs", partagé avec eux un mode de vie plus proche du leur, ne les ait forcés par son attitude (la tienne: naïve, innocente, franche et naturelle) à s'engoncer dans leurs préjugés. Tu venais de la banlieue mal famée de Reims, ta nature urbaine (opposée ici à rurale, "laonnaise") était transparente, et surtout, surtout, tu apparaissais ce que tu es: intelligent, cultivé. Au banc, tu étais éclatant d'intelligence, d'humanité, et j'ai, sur l'instant, craint le pire, une peine disproportionnée, bien supérieure à celle qui aurait été prononcée dans un autre ressort. Ton erreur d'appréciation, fut, à mes yeux, celle-ci: étant plus pauvre qu'eux, plus démuni de relations utiles, tu étais à la fois beaucoup trop proche d'eux, et beaucoup trop étrange, donc plus dangereux. La suite, ton livre, qui remet brillamment en cause le désordre établi, mais aussi récemment, la très élaborée, très intelligente, opération terroriste qui a frappé New York et le Pentagone en ce septembre 2001, l'établit: "l'autre" se révèle très, trop proche, plus sophistiqué que nos jurés de l'Aisne, que nos magistrats de Picardie. Une opération à laquelle tu aurais certainement pu participer, ou diriger, si l'injustice, l'aveuglement, les préjugés, le racisme - "à mettre à néant sous des décombres bien épais," je te cite - ne te faisaient autant horreur. D'ailleurs, il est significatif que tu sois actuellement élève-infirmier. Je crois encore, ou veux croire, qu'un délinquant banlieusard intelligent, instruit, remarquable autodidacte, mais tout aussi pauvre et sans emploi fixe, voulant s'adresser aux magistrats et jurés sur un plan d'égalité intellectuelle, proclamant par ses paroles, sa stature, qu'il croit à la justice, à l'équité, aurait, qu'il fut d'origine maghrébine ou non, subit la même sanction. Je le déplore tout autant.

J'ai essayé très mollement d'attirer l'attention d'auteurs, écrivains, journalistes amis sur tes écrits. Je crois me souvenir les avoir évoqués avec Rémi Lainé et Daniel Karlin (série télévisée Justice en France, livre l'Affaire Chara, etc.), Hugues Pagan (Yann Lapasset, auteur de nombreux romans policiers, ex-inspecteur divisionnaire), et avec d'autres "justes" (ces guillemets sont de citation et de distanciation). Notre connaissance du monde de l'édition nous a fait, trop vite, renoncer. Je suis, je crois pouvoir écrire "nous sommes", heureux de nous être trompés. Sois assuré que nous ne t'avons pas, nous n'avons pas, traité tes écrits avec mépris, seulement avec méprise. Le fait qu'une "petite", et récente, et financièrement courageuse, maison d'édition t'ait publié, s'engage à te suivre, nous rassure mais nous conforte malheureusement dans notre opinion première. étant plus âgés que toi, plus fourbus par d'autres multiples injustices, nous sommes aussi devenus plus cyniques, c'est notre seule piètre excuse. Je vais envoyer ton livre à un ami très proche, responsable de la sécurité de bâtiments bancaires d'une région française, chargé de s'assurer du suivi psychologique des employés victimes d'agression. Je crois qu'il l'aidera, possiblement, les aidera. Comme il m'aidera peut-être, je l'espère, à renouer avec un journalisme plus essentiel, plus socialement utile, qui tente de réelles explicitations, sans préjugés, sans autre parti pris que celui de faire partager des valeurs de tolérance et d'intolérance: il est bon de dire ce qui n'est pas tolérable, quitte à choquer un lectorat, à mécontenter son employeur. Un journaliste ne peut le faire avec ta rage, ton talent, ton emportement, et des mots aussi crus, si peu décents. De plus, même emprisonnés, nous partageons rarement tout à fait le même vécu carcéral. Enfin, j'imagine qu'il en est ainsi, même pour nos confrères turcs ou kurdes, pour ne citer qu'eux. Mais nous sommes souvent comme toi en situation de transfuges, entre cultures, modes de vie, en constants conflits d'intérêts. Ce qui me permet de conclure en te faisant part de mes confraternelles amitiés.

Cela dit, revenons-en, autrement, au livre. Brièvement. Un angle, un seul, une seule citation. "élie est juif comme moi je suis imam, et je suis musulman comme élie est rabbin (.) Il faudrait peut-être voir à nous laisser notre entière liberté, messieurs nos parents, s'il vous plait, quant à ce sujet essentiel de la métaphysique, des soutanes, des kippas et des barbes longues sur les djellabas (.) Je déteste les races, élie, je déteste les races. Qui a créé ça? Pourquoi nous a-t-on fait cette crasse-là ?" La majeure partie de ce témoignage, outre l'exhortation interpellant le lecteur et l'invitant à se ranger parmi les justes, est bâtie sur la forme d'un dialogue entre Aïssa "le bicot" ou "le bénouse" (peu à voir avec le vocabulaire célinien, L.-F. Céline l'employant pour "pantalon", mais on ne peut s'empêcher d'y songer) et élie "le yourtre" ou "le feuj" -- "les feujs, ceux-là ils sont plus beaux que nous, plus propres et en plus on ne les reconnaît pas dans la populace. Ou pas tellement." --, son compagnon de cellule. Quand ils ne se secouent pas longuement devant des affiches de pin-ups, ne se castagnent pas à propos de la propreté de leur cellule, ils dialoguent sans fin.

Actualité récente oblige, fin 2001, on ne peut s'empêcher de souhaiter que votre navigateur ne filtre pas ces "propos offensants", et que les voix d'Aïssa et d'élie, trouveront ici, comme en librairie, et surtout comme partout ailleurs, l'écho qu'elles méritent.

Copyright © Jeff Tombeur / La République des Lettres, Paris, samedi 25 août 2001. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite.

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