Georges Perros
Georges Perros

Il y a des écrivains qui nous fascinent et nous écrasent, par la singularité et l'ampleur de leur entreprise; il y en a dont le port altier et la morgue exercent sur notre adolescence un attrait inversement proportionnel à la virulence des remarques qu'ils nous inspireront plus tard; d'autres de qui l'on s'entiche, accordant à tel de leurs livres une ferveur sans lendemain; il y a ceux qui ne nous quitteront plus, quoi que nous fassions, quelque règlement de compte de vénération-exécration que nous soyions tentés de commettre à leur endroit; d'autres encore, que, sans qu'ils nous écrasent, nous fascinent ou nous hantent, l'on se plaît à retrouver de temps en temps, selon l'humeur, le temps qu'il fait. Georges Perros n'appartient à précisément à aucune de ces catégories: ses écrits, en leur mode d'exposition, se prêtent idéalement à une approche multiforme, vagabonde. Pour l'essentiel, ce sont les Papiers collés, I, II et III: assemblage de notes, portraits et impressions de lectures dont la liberté de ton, la justesse, l'acuité, le peu de concessions à ce que "l'esprit du temps" (en gros: des années 50 à 70 du XXe siècle) présente de plus convenu et daté, font une oeuvre très attachante.

A Douarnenez, Perros vécut; non comme Flaubert à Croisset, mais comme un homme vit là où il vit, aussi séparé et proche de ce qui l'entoure qu'il l'est de lui-même. A fortiori ce sentiment d'étrangeté se trouve-t-il renforcé lorsqu'il s'agit d'un homme qui écrit. Perros est la proie de cette écriture, qui n'a que peu à voir avec celle, si répandue, aujourd'hui, et qui ne consiste qu'à arrondir les fins de mois déjà très confortables de cadres supérieurs dans l'industrie culturelle. "La littérature est un des rares exercices qui exigent de l'homme une volonté singulière, une conduite d'existence qui ralentissent les progrès d'une médiocrité qui nous est naturelle" (Papiers collés I). La remarque se tient à égale distance de la componction cuistre et de l'imprécation juvénile. Perros ne prétend ni dynamiter le cours de l'Histoire ni égaler ceux qu'il place au pinacle, un sens très aigu de l'auto-dérision conjurant toute velléité de poser au messie, ou au maudit. Pourtant, après qu'on a lu les Papiers collés, on se sent un peu plus juste, un peu moins rien. Telle est la vertu de cette écriture qui fissure un peu nos duplicités, qui désigne son masque du doigt, en même temps que les mécanismes de soumission aux tristes pulsions grégaires. Ce qui parle, ici, ça n'est pas la Vérité, mais on y entend l'écho dénoncé des petits mensonges et grandes tromperies dont vit l'humanité (c'est-à-dire vous et moi). Ce qui parle, c'est le désordre, l'aléatoire, le louche, l'hétérodoxe, le trouble, le pas comme il faut. Ce qui advient là, et se métamorphose en victoire puisque la lucidité est toujours une victoire, ce sont les heures de vacuité à se colleter l'ennui et la vanité de la plupart de nos pauvres manoeuvres; c'est notre désarroi face aux tonnes de papier entassées dans les bibliothèques et au peu, qu'en dépit du vertige encyclopédique, nous savons; c'est, aussi, par exemple, cet arrière-goût de cendre que nous laisse la vue de nos amis et le feu qu'enfin nous voudrions mettre à tout cela; c'est, peut-être aussi, quelque chose qui jubile, quelque chose en nous qui exulte de se connaître appartenir à l'univers organique-parlant, à cela qui s'élève à la crête de l'Etre pour maudire, jouer, se tromper et en jouir. L'écriture est ici: dévorante, sans avoir l'air d'y toucher. On croit qu'elle n'est pas là, on croit être en train de remplir une déclaration d'impôts sur le revenu, ou à son poste de travail, mais non. "Un homme qui écrit, et qui s'y tient, est menacé. Et il ne comprend plus rien aux menaces qui effraient les autres hommes, menaces qui lui paraissent dérisoires" (Papiers collés II). Là, Perros exagère, évidemment; qu'on n'aille pas s'imaginer la tour d'ivoire, le vieux bric-à-brac mythologique, car comme chez les vrais écrivains à fragments (cf Nietzsche), le dialogue et la contradiction s'installent toujours entre tel fragment et tel autre, celui-ci amendant ce que celui-là a de péremptoire, l'un nuançant l'autre ou en grossissant le caractère instantané etc. Une pensée en contact épidermique et frémissant avec le coeur, le sang, les nerfs, les brûlures de la mémoire et les impasses de la raison. Une pensée fermée aux dogmatismes. Et qui excelle à nous parler de celles qui, comme elle, se sont colletées aux apories fétides et grandioses de notre condition. Perros parle admirablement de Lichtenberg, Kierkegaard, Valéry, Michaux, Kafka, et beaucoup d'autres. Il pratique parfois ces exercices de conversation critique avec une densité telle qu'il lui arrive de tituber au seuil de l'incommunicable. Il se tient au plus loin du pensum, au plus près des sensations et implications personnelles suscitées par les textes. A la limite parfois, oui, de l'intransmissible, par excès d'intimité avec ce qu'il évoque. Mais on saurait lui en tenir rigueur: ces notes sont sauvées, à tout jamais, par la sagacité dont témoignent des phrases comme celles-ci: "Il y a en nous un animal, un sauvage, qui se fout éperdument de ce qu'on raconte, de ce qu'on aime, de ce qui nous intéresse, on ne sait généralement pas trop pourquoi; qui roupille dans un coin de notre corps, qui fait les poubelles; une cloche, un ignare, qui n'a jamais rien lu, rien écouté. Non pas l'ange de l'absurde, mais le clown de l'impossible" (Papiers collés II). Ce clown, c'est lui dont la présence constante, mi-ricanante, mi-ensommeillée, dans les marges, empêche la pédanterie, la complaisance, l'impudence crasse et jargonnante. Lui qui donne le ton. Qui s'esclaffe quand le pathétique devient trop pesant. Qui ouvre les portes à la désinvolture là où l'on s'attendait à la prolongation dialectique. Qui nous plonge en de verts aquariums de fulguration verbale, quand l'abstraction risquait d'assécher tout. Rétif à tout embrigadement, fût-il de bonne compagnie lettrée. Cet histrion à la gravité inquiétante nous emmerde, nous, et les histoires de la littérature en vingt tomes, et le jugement des experts, et l'indifférence des autres, aussi. Il serait anarchiste, si l'anarchie était autre chose que la propension infantile à secouer les feuilles pour faire trembler la forêt, autre chose qu'invectiver les écureuils en se bouchant les oreilles: "Devenir plus ou moins qu'un de mes prochains m'est alors devenu parfaitement indifférent, voire odieux, déplacé, indécent. Ce ne fut pas sans mal. Ne pas vouloir réussir, jouer à cela, n'est pas si simple. Puis, ça risque de nous rendre agressif, anarchiste, manière encore d'inconséquence. L'anarchisme n'est jamais que le degré spectaculaire, donc dégradé, d'un entêtement aussi puissant que celui que procurent certains parfums, entêtement d'ordre magique, qui donne toute liberté à ce que l'homme risque de secréter de poésie mineure, qui interdit tout le reste. Or, il faut bien vivre, c'est connu. Il y aurait donc plusieurs vies, parmi lesquelles se fraierait un passage celle qui nous est chère, nous est essentielle, mais dont aucune des vertus salvatrices n'a cours sur le marché quotidien" (Papiers collés II). Si Perros avait été et n'avait été que ce clown de l'impossible, nous n'aurions jamais eu le plaisir de le lire. Parce qu'écrire suppose cette concession, ce déchirement, ce plaisir paradoxal: ne pas laisser entière licence au pantin monstrueux, au mannequin autiste, qui cohabite en nous avec l'autre marionnette, habillée, elle, pour le bal, qui fera bonne figure publique. Notre désir d'expression, de reconnaissance, notre coquetterie, notre souci de nous-même représentent celle-ci, tandis que celui-là, peu présentable, n'apparaît que par grimaces, témoin de nos aspects les moins flatteurs, les moins soucieux de culture, lorsque nous ne sommes que désertion face à tout, bâillement, repaissement insoucieux de manifestation, d'adoubement, d'acquiescement extérieur. Hélas, ou tant mieux pour la tranquillité de l'espèce, nous savons nous tenir. On nous l'a appris. Nous avons été dressés à cela. Même lorsqu'on avait l'air de faire le contraire en nous parlant de Sade, de Rimbaud etc. C'est ce qui fait, entre autres, l'équivocité et le pouvoir de fascination cette forme d'écart qu'est la littérature. "Il est vrai que ce ne sont pas les mots qui ont de l'importance. Non moins vrai que sans eux, rien ne prendrait de l'importance. A commencer par l'homme, qui tire tout son prestige du langage" (Papiers collés I).

Cependant, on se tromperait en ne voyant Perros que comme un de ces spécialistes de la chose littéraire, un de ces cliniciens discourant jusqu'à satiété sur les fondements et les enjeux de l'acte d'écrire. Si Perros travaille parfois en laboratoire, les fenêtres demeurent ouvertes. "Tant qu'à crever, crevons noblement. Qu'on puisse faire son petit boulot en paix sans, tout à coup, être atrocement interrompu par le cri lointain d'un homme qu'on torture ou qu'on tue" (Papiers collés II).

L'auteur d'Une vie ordinaire ne fut compagnon de route d'aucun parti. Ce n'est sûrement pas par indifférence ou mépris. Je vois là de l'humilité, une conscience hyper aigue de la complexité des rapports économico-politiques, une sorte de désarroi à quoi aucun élan partisan ne saurait mettre fin parce que trop profond et trop honnête intellectuellement. Perros n'a pas eu l'outrecuidance de passer outre ces perplexités et nous lui en savons gré. Il a opté (si l'on peut dire) pour une sorte d'éthique minimale, mais ferme, dépourvue d'arrogance mais revendiquant sans ambages la cessation du bonheur au forceps, le combat contre toute forme d'asservissement aux dogmes qui brandissent les cadavres comme preuves de leur vérité.

Le refus de s'auto-proclamer directeur de conscience, la distance prise par rapport à tout ce qui pourrait ressembler à un maître-à-penser, le souci de ne jamais amputer la réalité de sa complexité font de Perros un écrivain de la précision, un lyrique de l'exactitude. On reproche parfois à ce qu'il est vaguement convenu d'appeler les "intellectuels" leur goût immodéré pour la sodomie de diptères brachycères. Outre l'ingérence dans les préférences sexuelles, cette opinion relève de l'intoxication: "Ne pensez pas trop surtout, c'est douloureux et puis ça sert à rien." Ben tiens. Perros, évidemment, n'a rien du zoophile branché insectes; il fait son boulot, qui est aussi un plaisir, sans doute, s'en tenant à cette exigence: explorer nos impasses, nos lacis et nos errances, en dehors, si possible, du stéréotype. "Je me sers d'un matériau sans transcendant, rampant, sans références" (Papiers collés II) écrit-il, comme pour s'excuser. La remarque est un peu tonitruante: personne n'écrit sans références. Il a sans doute voulu marquer ici à quel point - lorsqu'on se collette à autre chose qu'une thèse ou une étude - l'on se sent démuni, pauvre, on manque de repères et de bornes, à quel point chaque ligne conquise sur la tentation du vide ou du mutisme est incertaine d'elle-même, de sa valeur d'usage, sa légitimité et sa pertinence; à quel point, malgré les millénaires engrangés dans les livres, écrire c'est se trouver en équilibre de justesse sur un échafaudage branlant.

Ecrire ressemble à notre relation aux autres, faite de flux et de reflux, d'irrésolutions blessées: "Je viens d'avoir 37 ans. (...) Je ne suis sûr, quant aux autres, que d'une chose: si j'écris à mes parents, ils me répondront" (Papiers collés II).

Perros, l'ami lointain, je ne méconnais pas que cette expression frôle le pléonasme.