Abbé Pierre
Abbé Pierre

"Pourquoi le taire, le vieillard, après tant de colères, de luttes et de polémiques, aspire de plus en plus intensément à la réconciliation et à la paix", écrit le fondateur mythique des communautés Emmaus, dont l'image jusque là sans tache a été ternie par une récente polémique. En avril 1996, il a en effet apporté sa caution à Roger Garaudy, mis en examen pour négation de crimes contre l'humanité dans son livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Sans revenir sur son soutien à son ami de longue date, ni répondre à ceux qu'il a déçus par ses prises de position, l'Abbé Pierre évoque en quelques courtes phrases "la tornade du printemps 96", rappelant qu'il avait "demandé pardon" et qu'il avait "retiré ses propos". "Je crois, écrit-il, que ces tragiques malentendus provinrent du fait que, imprudent et trop hâtif, j'avais abordé dans un même document des questions de personnes, des questions politiques et des questions religieuses". Toutefois, à plusieurs reprises, il rappelle son engagement dans la Résistance et le sauvetage de nombreux juifs, critique l'anti-judaïsme qui a "empoisonné longtemps beaucoup de chrétiens", et souligne sa crainte de voir la société française contaminée par les thèses du Front National. Après Le Testament, publié en 1994, ce second témoignage sur une vie d'exception s'est imposé "comme une exigence", explique l'Abbé Pierre, après la visite d'un désespéré qui l'interroge sur ses raisons de vivre. Il trouve ainsi l'occasion de "revenir à l'essentiel": la conviction que la vie prend un sens dans l'amour du prochain, et que l'espérance sauve des désillusions. "Je vois fleurir avec éblouissement la plus petite fleur sur ce tas de fumier qu'est l'humanité", dit-il. Entre "l'absurde et le mystère", le Castor médidatif (surnom prémonitoire donné à 14 ans au jeune scout Henri Groues) a choisi: ce sera "le mystère, car l'absurde conduit à la désespérance et le mystère peut être source d'espérance". Elevé dans une famille bourgeoise de huit enfants, le jeune Henri se consacre dès l'enfance à Dieu. Influencé par François d'Assise, il choisit l'ordre le plus pauvre, celui des Capucins, qu'une santé fragile l'oblige à quitter quelques années plus tard. A travers anecdotes, récits de rencontres, si importantes dans sa vie car elles ont souvent été à la source de ses engagements, l'Abbé Pierre se veut apôtre d'une foi simple, de bon sens, tolérante. "Le seul blasphème, c'est le blasphème contre l'Amour", dit-il, s'emportant contre le "fanatisme religieux", "caricature de la foi", et le danger des intégrismes, tout en se voulant défenseur d'une Eglise que l'on aurait trop tendance à critiquer. Depuis ses premiers appels de l'hiver 1954 à la réquisition de logements, jusqu'à la défense des sans-papiers expulsés de l'église Saint-Ambroise au printemps dernier, l'Abbé Pierre défend "le droit d'agir dans l'illégalité" quand la conscience le dicte. Son "mémoire" s'achève sur l'évocation de la mort, tant de fois frôlée au cours de sa vie, et dont il s'est plusieurs fois entretenu notamment avec François Mitterrand: "il avait des petits mots, des petits riens qui montraient qu'il pensait à un au-delà", raconte-t-il. "Je continue chaque jour d'espérer cette rencontre tant attendue", écrit-il, "plus j'avance en âge et plus je suis convaincu qu'il y a deux choses essentielles dans la vie à ne pas rater: aimer et mourir".

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Abbé Pierre, Mémoires d'un Croyant (Éditions Fayard).