Mrinal Pande
Mrinal Pande

"Nous nous arrêtons rarement pour réfléchir à ce que nos mères et nos langues maternelles ont représenté", écrivit autrefois la romancière indienne, journaliste et militante Mrinal Pande: "Les écrivains femmes de l'Inde sont un groupe dénigré et traité avec condescendance". La faute de cette négligence envers la mise en valeur des cultures littéraires incombe pour beaucoup à la "dictature en pleine décomposition" de la langue anglaise, qui est parlée par moins de 3 % de la population de l'Inde.

Écrire dans sa langue maternelle c'est se limiter d'emblée à une région ou à un groupe ethnique particulier. C'est pourquoi les femmes qui veulent être écoutées choisissent souvent de parler et d'écrire — si elles le peuvent — en anglais, au prix même de rester incomprises de celles-là mêmes au nom desquelles elles sont censées écrire. Dans les dernières années, cependant, la colère suscitée par la barrière de silence critique national — et inévitablement internationale — imposée aux écrivains "vernaculaires" indiens et notamment aux voix des femmes a eu un peu d'effet. L'anglais joue désormais un rôle positif en tant que langue de médiation pour les critiques, anthologistes et traducteurs bilingues ainsi que pour un groupe d'écrivains en lente progression, y compris Pande elle-même, qui désire rétablir le fléau de la balance et révéler aux lecteurs anglophones la variété et la qualité de la fiction indienne contemporaine. Il s'ensuit que les écrits de quelques femmes écrivains marquantes — Mrinal Pande, Qurratu Lain Hyder, Ismat Chughlai, Mahasweta Devi — se font peu à peu connaître à travers les anthologies, ce qui devrait bientôt aboutir à un corpus de travaux équivalent à celui de leurs contemporains anglophones internationalement connus.

Chughlai, Mahasweta et Pande figurent toutes dans Separate Journeys, une anthologie de nouvelles écrites par des femmes écrivant dans neuf des principales langues de l'Inde. Ce livre inaugure un projet qui tend à rendre accessible aux lecteurs du monde des oeuvres majeures d'écrivains d'Asie du Sud et à rassembler des oeuvres de fiction produites dans différents contextes linguistiques et culturels.

Dans son introduction, Geeta Dharmarajan souligne la diversité des oeuvres de ses collaborateurs et va jusqu'à mettre en question l'idée d'une "littérature indienne". Sa sélection révèle un motif complexe d'échos, de résonances et de trajectoires parallèles orientées vers les préoccupations communes des écrivains indiens modernes. Elle met en lumière ce que certains voient comme une détermination propre aux femmes de se dépouiller des vêtements étriqués de la décence où elles avaient été trop longtemps confinées par les critiques masculins.

Ismat Chughlai, qui a commencé à écrire dans les années '30 sur la répression qui touche les femmes musulmanes et sur leurs aspirations, et Mahasweta Devi, qui a écrit sur la pauvreté des aborigènes avec lesquels elle a travaillé, refusent toutes les deux d'être catégorisées en termes de classe, de genre ou de sexe. Elles sont les représentantes de la longue bataille menée depuis l'époque coloniale par quelques unes pour la liberté des femmes de l'Asie du Sud. Dans la nouvelle cinglante de Mahasweta, Bayen, une intouchable de la caste s'occupant des cadavres est stigmatisée publiquement comme sorcière par son mari en raison des superstitions de la communauté. L'oeuvre de Chughlai concerne également les intouchables bien que l'élément central n'en soit pas le concept de caste mais le problème des enfants illégitimes et de la paternité. Parmi les autres auteurs, plusieurs se sont intéressés au cas des déshérités. Mamoni Raisom Goswamy, écrivain originaire de l'Assam, raconte dans une prose lyrique qui contraste avec la brutalité du sujet traité, l'histoire d'une femme qui vit de ce qu'elle peut récupérer aux abords de lieux où l'on brûle les morts et qui dort dans le cercueil de son amant décédé. L'héroine (Marathie) de Urmila Pawar parle de viol et de justice devant un public rural masculin. Mais ces histoires ne se limitent pas à une simple contestation. Le narrateur Kannada de Anupama Niranjana, qui se rend dans un village isolé à la recherche d'informations sur une romancière tombée dans l'oubli revient avec des témoignages de solidarité et d'amour. Ces écrivains n'hésitent pas non plus à traiter de la condition masculine. Leur représentation va de l'indulgence — comme dans le cas du chef de famille de classe moyenne soucieux du devenir de ses enfants, que décrit Raji Seth — à la critique, comme dans la description virulente faite par Pande de la convoitise brutale — d'abord silencieuse puis finalement destructrice — d'un professeur de musique en manque, à l'égard d'une femme plus jeune.

Au défi de l'hégémonie linguistique, Mrinal Pande a changé de langue pour écrire son plus récent ouvrage, Fille de fille, en anglais. Pour ce célèbre auteur de nombreuses oeuvres de fiction en hindi, traverser la barrière linguistique permet de créer une distance bienvenue en activant les mémoires de gens, de lieux et de rencontres qui demeurent profondément refoulés. Le changement de langue a probablement donné aussi à Pande (qui reconnaît sans vergogne porter l'étiquette de "militante féministe") une occasion de défier, de l'intérieur, l'esthétique de la littérature indo-anglaise, en insistant sur la profondeur de ses racines locales. Son livre défie toute tentative de classification. Indéniablement autobiographique, il relégue dans les marges le strictement personnel, sélectionnant et combinant l'anecdote et le détail dans un motif qui s'approche de l'emblématique. Composé de sept nouvelles, il acquiert dans son bref espace la résonance d'un roman. Narré à partir d'une perspective d'enfant, Fille de fille dit autant de la vie adulte dans les années cinquante et de l'amer legs de la Partition, dans cette décennie cruciale qui est celle de l'après-indépendance, que des oeuvres beaucoup plus longues. Le monde enfantin décrit par Pande, dans une prose dépouillée et sensuelle, est tout autant éloigné des mornes plaines des clichés remplis de chaleur et de poussière indiennes, que de la précarité du "réalisme magique" anglo-indien. Dans les régions montagneuses ou son roman est situé, des enfants vendent des fraises sur le bord de la route, des baies avec des noms exotiques poussent dans la pinède, l'eau qui suinte goutte-à-goutte des tuyaux "gèle pendant la nuit en de longues et belles épées magiques", les enfants "enfoncent des bâtons dans des crottes blanches, pour savoir si ce sont des déjections de tigre ou d'ours."

Pande elle-même est la "fille de la fille" du titre, mais ce qui demeure un secret sous-textuel dans le roman est discrètement mentionné dans sa brève préface: la fille dont elle est elle-même la fille était une romancière de premier plan. Sa technique d'écriture dissimule, avec subtilité et humour son projet majeur: son histoire n'est ni un portrait de l'artiste en petite fille, ni celui de la mère en artiste souffrante, mais l'histoire de toutes les femmes et de toutes les familles du temps dont elle déroule la chronique. Sa cible est la main de fer de la famille et le réseau des normes patriarcales qui gît derrière les façades civilisées de sa société. Elle a écrit ailleurs sur l'exploitation brutale des femmes au travail mais ici elle évite la polémique en usant d'esprit et de satire dans des récits qui combinent la fantaisie, la fable, l'anecdote comique et des réminiscences mélancoliques. Dans un monde de "fils de fils", rires et moqueries sont des formes de résistance autant que les larmes et la complainte. Le don de protester appartient, suggère-t-elle, à chacune de nous: il est le fruit de l'adversité et de notre refus instinctif d'être réduites à néant.

Le courage, l'amour et leur manque sont les thèmes de Pande. Il y a l'amour entre demi-soeurs, relégué plus tard à une forme de rivalité par les manoeuvres politiques tortueuses de la famille élargie; l'amour entre mère et enfants, et des enfants pour leur grand-mère, une formidable veuve à l'autorité matriarcale qui fait respecter les lois du clan et de la caste. Il y a l'amour de l'enfant narrateur, Tinu, pour son camarade de classe musulman Abdulla, dont la mère est morte de tuberculose et qui est haï par sa belle-mère, autant que par sa directrice d'école blanche. Pande fait usage de la culture populaire et de sa grande connaissance du cinéma local. Les hommes, selon les "matriarches", ne sont pas à blâmer, alors que d'innoncentes veuves sont vues comme de diaboliques séductrices. Et il y a les désirs tus de la mère, qui veut ardemment fuir son mari pour la sécurité de la maison de sa mère. Pande a l'art de la litote et de l'allusion. Sous ses surfaces enjouées, se tapissent des souvenirs endurant de douleur.

Indrani Aikath-Gyaltsen, dans son premier roman, Daughters of the House, a choisi d'écrire en anglais. Elle aussi s'inquiète du "long bras" du système patriarcal. L'absence d'un héritier mâle ou bien d'un gendre pour en remplir le rôle, signifie que ce sont deux générations de femmes qui hériteront de la maison. Une tante est là pour s'occuper de ses nièces adolescentes jusqu'à ce que l'amour, sous la forme de l'héritier du domaine voisin, entre dans sa vie. Déterminé en secret à annexer la propriété pour son propre compte, le soupirant transfère aussi sa convoitise sur la narratrice, la nièce la plus âgée, comme élément de son plan. La bataille foncière qui s'ensuit est l'occasion d'examens délicats de la subjugation et de la résistance féminines, ainsi que de la complexité de l'entrée dans la vie adulte. Mais le cadre assamais décrit avec extravagance et la prose occasionnellement trop fleurie du roman appartiennent cependant encore à une tradition gréco-gothique plus influencée par les Brontë, via Jean Rhys et Daphné du Maurier, que par les réalités indiennes; même sa conclusion épiphanique, la naissance d'une fille, se voile de mélancolie.

Shashi Deshpande, qui écrit également en anglais, investit elle une thématique indienne reconnaissable: les terrains vagues des villes et l'ennui gris des vies des Indiens des classes moyennes. Dans The Binding Vine, de sombres secrets d'oppression suppurent au fond de la mémoire, pendant que, aux lisières de la conscience, les femmes des classes les moins privilégiées sont brutalisées et violées. Urmi, la narratrice du roman, pleurant la mort de sa jeune fille, est hantée par les poèmes de sa belle-mère morte, et par la destinée d'une victime d'un viol dans une salle d'hôpital. Dans un langage lucide et familier, elle soulève les questions de la créativité contrariée des femmes, et son thème est rendu d'autant plus intéressant par sa description des relations entre les femmes parlant anglais et celles qui utilisent les langues vernaculaires. Le texte de Deshpande, bien que saturé d'ironie, réclamerait cependant moins de réalisme plat et davantage d'exploration de l'imaginaire.

Il n'en est pas de même pour les Histoires d'Ambai, traduites du tamoul par Laksmi Holmstrom, qui a aussi assuré la préface du roman de Pande. Les histoires d'Ambai dans The Purple Sea, sont audacieusement expérimentales, faisant remonter la source même de la meilleure fiction indienne aux écrits de langue vernaculaire. Elle fait usage de polyphonie, de fragmentation et de perspectives multiples, et son traducteur réussit à capturer sa virtuosité. Des paraboles — un cochon qui parle de la mort, une femme appelée au souvenir de son enfant mourant par un poisson échoué, un ordinateur reprogrammé par une universitaire pour refléter l'histoire de l'oppression et de la résistance des femmes dans toutes leurs incarnations modernes: étouffées, aigries, résistantes et finalement triomphantes. Dans l'une des plus belles histoires, Black Horse Square, une journaliste hardie voyage jusquà Bombay pour interviewer sa belle-soeur encore inconnue d'elle, Rosa, qui a été victime de violences et de viol par la police. De leur rencontre, émerge l'image d'un passé réanimé: un père socialiste de basse caste, un mari idéaliste et martyre, un frère transfuge devenu privilègié et par dessus tout, les femmes elles-mêmes dans toute leur force et leur solidarité. Ambai met en question, à travers la relation du narrateur (écrivain), et de Rosa (parlant), l'adéquation du texte... de l'union des femmes, suggère-t-elle, doit émerger la première syllabe d'un nouveau langage: "un langage qui ne renforce pas les divisions, mais lie et assemble... si parmi ces mots, vous pouvez trouver un fil de vie, saisissez-le. Il doit être là quelque part, sûrement, la respiration de la vie.