Jean-Michel Palmier

La réédition de Retour à Berlin est heureuse: paru une première fois en 1989, quelques mois avant la chute du Mur, et élaboré au gré des séjours que Jean-Michel Palmier eut le loisir de faire à Berlin à partir de 1974, ce livre remarquablement écrit est une sorte de vade-mecum du flâneur berlinois. Palmier rejoint ici les écrivains, point si nombreux, dont le nom est dorénavant irrésistiblement associé à Berlin: on songe évidemment à ces illustres prédécesseurs que furent Walter Benjamin, Kracauer ou Hessel. La singularité de Palmier tient dans le procédé employé: une succession de "vignettes" qui, régulièrement, l'amènent à confronter, dans une évocation comme nécessairement fragmentaire, le Berlin de Wim Wenders au Berlin passé - qu'il date de l'époque de Weimar, hanté par Brecht, l'expressionnisme en son déclin et la montée du nazisme, ou des années 1970, enchevêtrement de ruines et d'immeubles modernes. "La confrontation permanente entre le passé de la ville, son histoire et le visage qu'on lui connaît maintenant ne peut que susciter un sentiment d'inquiétante étrangeté. C'est pour tenter de cerner cette impression, de conjurer ce malaise, que j'ai fixé, au hasard des errances et des rencontres, les images qui m'avaient le plus touché. (...). Ces notes sont nées de la confrontation constante du réel et de l'imaginaire. D'une certaine aura de tristesse et de beauté qui planait sur ces ruines".

Et il est vrai que l'on éprouve, à le lire, l'impression d'une reconstruction fantasmatique de la réalité: Palmier, auteur remarqué de travaux consacrés à la République de Weimar et à l'émigration antinazie, erre dans le Berlin des années 80 et y retrouve des traces ou des images du Berlin qui a été l'objet de la plupart de ses recherches. Les téléscopages ne manquent pas qui font de ce "rêveur" l'un des derniers survivants de Weimar: qui, à part lui, se souvient de Kuhle Lampe, cette colonie ouvrière fondée en 1913 dont plus rien ne subsiste aujourd'hui?

De même, ils sont tous convoqués, ceux qui firent du Berlin des années 20, LA capitale européenne des arts: de Kurt Tucholsky à Gotfried Benn, Elsa Lasker-Schuler ou Kurt Hiller, en passant par Kirschner, Grosz ou encore Erwin Piscator et Zarah Leander. Alors, outre cette véritable archéologie d'un Berlin englouti, on comprend que Palmier a voulu dire, continûment, le "charme maléfique" de cette ville, qui "est de rendre impossible toute objectivité": "En relisant le Journal de Franz Kafka, je suis frappé par la toute-puissance de Prague. La ville le hante, le torture, le déchire. Il la redoute et rêve d'y mettre le feu pour s'en libérer. Ces simples mots de Kafka: "J'ai peur de Prague" me semblent d'une profondeur inouie".

Subtil, érudit, très personnel et mélancolique, Palmier possède Berlin comme il est possédé par elle; et l'envoûtement est total, né de l'imbrication étroite du réel, de l'imaginaire et de la fiction.