Sarah Kofman

Après Nietzsche et la scène philosophique, Sarah Kofman consacre un nouvel essai au philosophe au marteau centré cette fois sur l'une des questions les plus délicates que pose son oeuvre visionnaire: Fut-il ou non antisémite? A-t-il franchi le seuil de l'arbitraire et de la "projection" maladive — ou ses textes ont-ils été dénaturés par la censure exercée par sa soeur nazie Elizabeth?

Basée sur des fragments posthumes ou longtemps ignorés, l'approche de Sarah Kofman est passionnante. Comme Georges Bataille, qui fut affronté sur ce terrain après la guerre de 40, elle laisse entendre l'absurdité d'une telle question, d'un tel débat. Après tout, ce qui gêne dans les textes de Nietzsche, n'est-ce pas plutôt sa critique cruelle du christianisme — et particulièrement de Saint Paul. N'est-ce pas plutôt ce qu'il laisse entendre de son conflit intime? Son regard sur les Allemands, ce peuple de l'anti-kultur, nous confirme la densité de l'interrogation de l'auteur de Généalogie de la morale. Mais plus encore sa relation complexe avec Richard Wagner.

Sarah Kofman ne minimise pas l'importance de certains passages des lettres de jeunesse et des essais de Nietzsche, où se dévoile une haine de certains aspects du judaïsme — mais en les replaçant dans le parcours d'une pensée en lutte avec elle-même, avec les idées du temps, avec les délires de son modèle adoré puis haï.

Elle n'en déduit pas pour autant une quelconque inanité de ses écrits majeurs sur la Question: au contraire, elle souligne avec finesse la précision et la justesse du point de vue nietzschéen sur l'âme juive. Le peuple des prophètes est porteur de... la Loi. Le peuple de l'éthique découpe, dans sa démarche millénaire même, l'impensé occidental. La Loi est le lieu. Au comble de la misère, de la détresse, du "mépris", Elle est le rappel de l'Alliance et de la vision du destin humain induit par Elle. Au-delà de la Loi sociale. Sens de la cohérence du choix hébraïque de donner une direction (vers le haut) à la tragique et déroutante équipée des hommes sur la terre d'incarner — au sens propre — (par la circoncision) une impossible mais nécessaire éthique. "...toujours coupé de Dieu et à Lui subordonné sans espoir de réconciliation, d'union ni de communion", assure Kofman. En somme, assurant sa liberté au coeur même de son exil. Un choix impossible pour Paul, qui va créer, selon Nietzsche, le christianisme par mépris de soi et sentiment d'écrasement devant la Loi. Un choix de civilisation, dont le philosophe cherche à se démarquer, tout en en rencontrant les traits (les symptômes?) dans son être le plus profond et dans l'Allemagne mythologique de Wagner. (Nietzsche se demandera — intuition fertile — si l'antisémitisme maladif de Wagner n'indique pas un "sémitisme ignoré". La haine de l'autre reflète les abysses de l'inconscient...).

Election, "propension au sublime", les signes que Nietzsche privilégie dans son approche de la "Question juive" (cette réponse à la condition humaine...) sont pour lui non pas l'occasion d'un "rejet" mais d'une certitude: les Juifs n'ont pas dit leur dernier mot. L'éthique sera leur conquête, leur leçon: actuelle vision!