Ismaïl Kadaré

Ismaïl Kadaré s'est déclaré "d'accord" avec les frappes aériennes de l'OTAN contre la Serbie et a ajouté: "la guerre m'attriste mais était inévitable". Voici un an, il avait affirmé que les Serbes ne comprenaient pas le langage diplomatique et que, pour enrayer la crise au Kosovo, il fallait une intervention "très musclée" de la communauté internationale. "J'avais dit cela parce que je ne voyais pas d'autre solution. Je n'ai pas changé d'avis aujourd'hui, mais quand les bombardements ont commencé, je n'ai ressenti aucune joie. Au contraire, ça m'a beaucoup attristé parce que j'aurais voulu qu'une solution politique soit mise en oeuvre. Jusqu'à la dernière minute, j'espérais qu'on éviterait la guerre". "Je suis très préoccupé pour la population albanaise mais j'ai aussi de la tristesse pour la population innocente serbe parce que tout le monde va souffrir. Il faut arrêter le massacre avec un accord de paix", a-t-il souligné. "L'Europe doit tourner une nouvelle page et les nouvelles pages ne sont pas toujours joyeuses mais parfois dramatiques", selon l'écrivain. "Je suis albanais mais aussi balkanique. C'est notre honte commune que les Balkans soient considérés comme une péninsule barbare. Les Balkans doivent être intégrés dans l'Europe et la voie de cette intégration ne passe ni par la violence ni par les crimes", a-t-il estimé. Le Kosovo est une terre vouée à la guerre depuis plus de six siècles, éternellement revendiquée par plusieurs pays des Balkans, déplorait Kadaré dans son dernier ouvrage paru en France, Trois chants funèbres pour le Kosovo (Fayard). "On avait parfois le sentiment que la péninsule était vraiment vaste, qu'il y avait de la place pour tous: pour plusieurs langues et religions, pour une dizaine de peuples et d'Etats, de royaumes et de principautés", a-t-il écrit dans ce livre qui évoque la défaite infligée à la mosaïque de peuples de la région — pour une fois solidaires — par les troupes du sultan turc Mourad 1er, le 28 juin 1389. Kadaré imagine que Mourad 1er, tué au soir de sa victoire, perçoit toujours, six siècles après la bataille, la rumeur des armes et les disputes des pays balkaniques qui se renvoient la responsabilité de la défaite devant les Turcs. Cette élégie en prose, écrite d'une plume sèche, ressemble à un conte moral, comme si Kadaré voulait montrer que les guerres du Moyen-Age ne nous ont pas appris grand-chose. Devenu en 1996 membre de l'Institut, l'auteur du Général de l'armée morte possède la double nationalité française et albanaise. Son oeuvre est traduite dans une douzaine de pays.