Slobodan Milosevic

Tour d'horizon, vu par les journalistes indépendants de l'agence de presse AIM, de la situation dans les trois républiques de l'ex-Yougoslavie signataires des accords de Dayton suffit à montrer dans quelle mesure le processus de paix tant annoncé a accru la "légitimité" des régimes en place aux yeux de la communauté internationale, leur permettant ainsi de renforcer leur pouvoir autoritaire.

CROATIE.

C'est une république qui a été pendant fort longtemps considérée comme un partenaire catholique et orienté vers l'ouest. Lorsque le Conseil des ministres du Conseil de l'Europe a annoncé que la question de l'adhésion de la Croatie serait inscrite à l'ordre du jour de la session d'avril de l'Assemblée parlementaire, on pouvait croire que ce pays serait enfin accepté dans la "famille des nations démocratiques". L'Assemblée parlementaire ayant déjà accepté la Russie malgré la Tchétchénie, il y avait peu de chances pour qu'elle refuse la Croatie. Et pourtant le président Franjo Tudjman et son parti, le HDZ, s'empressèrent de faire leur possible pour confirmer les craintes de ceux qui n'étaient pas très convaincus par les agissements de la Croatie en termes de démocratie et de droits de l'homme. Les violations des droits de l'homme se multiplièrent de manière encore plus arrogante et grossière qu'à l'habitude, alors que le respect de ces droits était au nombre des 21 conditions que Zagreb avait acceptées pour devenir membre du Conseil de l'Europe.

Sur le "progrès vers la démocratie", citons l'exemple de l'élection du maire de Zagreb. Une coalition de partis d'opposition a obtenu plus de 60 % des voix mais Tudjman a refusé d'accepter les quatre candidats de la coalition. Son représentant a refusé de démissionner, malgré deux motions de censure du Conseil municipal, et le gouvernement a annulé le budget adopté par le Conseil. Tudjman est tout simplement incapable d'imaginer que la capitale pourrait ne pas être dirigée par le HDZ. L'opposition a été accusée dans les principaux journaux d'information télévisés de trahison et de servir des intérêts étrangers. Le président a finalement décidé de résoudre le problème en annulant les élections et en en organisant de nouvelles à l'automne - décision déclarée inconstitutionnelle par la Cour Constitutionnelle.

Zagreb a été particulièrement active dans le domaine des médias, censurant toute voix indépendante critique par rapport au régime. Lorsque l'unique quotidien indépendant, Novi List, de Rijeka, osa dénoncer le comportement dictatorial de Tudjman, il reçut la visite de la police fiscale, suivie d'une accusation montée de toutes pièces de fraude fiscale et d'une amende de 3,7 millions de DM, c'est-à-dire pratiquement la valeur totale du journal. Même Vjesnik, un quotidien de Zagreb beaucoup plus proche du régime, a fait l'objet d'une purge.

Une réforme récente du Code pénal permet au Procureur de la République de poursuivre ceux qui insultent ou diffament le président, le Premier ministre, le président du Parlement, la Cour Suprême ou la Cour Constitutionnelle. Comme l'a écrit l'hebdomadaire satirique Feral Tribune, "au contraire de l'Angleterre, la Croatie n'a pas de vaches folles mais cinq vaches sacrées". Tudjman est en train de revenir aux pires méthodes de l'ancien régime pour réduire les journalistes au silence.

Le premier à en souffrir, à peine à quelques semaines de la nouvelle réforme, a été bien sûr le Feral Tribune, que le président est déterminé à anéantir. Le 3 mai, un policier du Ministère de l'intérieur s'est rendu au bureau du journal pour convoquer son rédacteur en chef Victor Ivancic pour interrogatoire. Peu de temps après, un deuxième journaliste de FT et d'AIM, Marinko Culic, a été arrêté pour "discussion instructive". Ils ont tous les deux été inculpés à la demande de Tudjman et risquent trois ans de prison. Qu'ont-ils fait pour déplaire au président ? Ils ont simplement osé critiquer sa proposition récente de transformer le site du camp de concentration de Jasenovac, l'un des pires lieux d'extermination de masse de lma deuxième guerre mondiale, en un "Mémorial à toutes les victimes de la guerre", en y transférant les restes des fascistes Oustachis tués par les partisans. Le FT a publié un article intitulé "Des os au mixer" et un montage-photos présentant un squelette avec une écharpe présidentielle, avec comme légende: "Jasenovac, la plus grande ville souterraine de Croatie". Si Tudjman s'entête dans sa "spectaculaire migration de masse des morts", le célèbre intellectuel juif de Zagreb Slavko Goldstein a annoncé qu'il le poursuivrait en justice pour nécrophilie.

Le totalitarisme ethnique se manifeste aussi dans le domaine des droits de la femme. Un nouveau programme vient d'être adopté: "le Programme National pour le Développement Démographique (PNDD)". Il réduit considérablement le droit à l'avortement et en appelle à toutes les personnalités publiques et aux médias pour qu'ils fassent la promotion du rôle des femmes en tant que mères croates de familles nombreuses. Un prêtre franciscain, Ante Bukovic, ex-secrétaire d'Etat pour le développement démographique et éminence grise du PNDD, divaguait récemment lors d'une réunion publique à l'hôtel de ville de Zagreb en prétendant que "depuis la fondation de l'Etat, il y a eu 180.000 avortements. Les médecins croates ont tué plus de petits Croates que les Tchetniks". Le PNDD appelle également à un retour massif des émigrants du Canada, d'Australie et des USA, mais bien sûr ne dit mot sur les modalités éventuelles du retour des Serbes expulsés de Krajina. Il crée même un droit à l'objection de conscience pour les médecins qui ne souhaitent pas pratiquer l'avortement pour des raisons morales.

On peut également constater cet ultra-nationalisme envers la Bosnie-Herzégovine. Le lobby herzégovien, mené par le ministre de la défense Goyko Susac, refuse l'alliance avec les musulmans et est déterminé à garder son état miniature de Herzeg-Bosna (BH). Les évènements récents à Mostar en sont la meilleure preuve. Dernièrement, la plupart des médias croates sont passés à l'étape supérieure dans la campagne de haine contre les Musulmans, accusés de vouloir créer un Etat fondamentaliste et exterminer les Croates. pour beaucoup l'atmosphère est très comparable à celle qui régnait en 1993, avant la guerre croato-musulmane, et ils se demandent si certains cercles ne sont pas en train de préparer le terrain pour un nouveau conflit, dès que les troupes de l'IFOR auront quitté la Bosnie-Herzégovine.

Pour revenir à la Croatie et au Conseil de l'Europe, malgré les méthodes arrogantes du régime, l'Assemblée parlementaire a donné son accord pour la candidature de la Croatie, ce qui fait craindre à de nombreux observateurs que le Conseil de l'Europe ne remette en cause son rôle traditionnel de défenseur des droits de l'Homme. Etonnament, c'est le Conseil des ministres de l'Union européenne qui, à Bruxelles, a finalement mis le holà en recommandant que la candidature de la Croatie soit repoussée à une date ultérieure - peut-être, comme certains le pensent, en même temps que la Bosnie et la République Fédérale de Yougoslavie.

SERBIE.

Bien que le président Slobodan Milosevic soit désormais encensé par la communauté internationale pour sa contribution positive au processus de paix, sa préoccupation principale demeure comme par le passé de garder le pouvoir. Si cela signifie l'abandon de sa politique de "Grande-Serbie", l'arrêt du soutien aux Serbes de Krajina ou à Radovan Karadzic et le refus d'autoriser les réfugiés serbes de Croatie et de Bosnie à pénétrer en Serbie (ces mêmes réfugiés qui auparavant étaient présentés avec beaucoup de bruit comme la preuve de l'agression croate ou musulmane), eh bien tant pis. Le nationalisme lui a offert les clés du pouvoir mais n'a eu aucun problème à s'adapter aux circonstances si cela signifiait la levée des sanctions.

Comme en Croatie, les médias sont l'un des principaux "champs de bataille". Comme le HDZ de Tudjman, le parti SDS au pouvoir contrôle les principaux médias audiovisuels et avant tout la télévision. Encore récemment, Belgrade avait une station indépendante, Studio B, qui a été reprise par les autorités au début de l'année. Le régime s'en est également pris à la presse écrite, prenant le contrôle des journaux indépendants Borba et Svetlost, dont les journalistes - qui refusaient d'accepter le contrôle de l'état - ont depuis lancé de nouvelles versions indépendantes.

En avril la campagne de dénigrement à l'encontre des médias indépendants a augmenté d'un cran, quand le journal Politika et la télévision ont rendu publique la liste des médias ayant reçu des fonds de l'UE, accusant les bénéficiaires de rouler en Mercedes et d'habiter des villas luxueuses, grâce à cet argent "gagné" par leurs activités subversives contre la Serbie. Quelques jours plus tard la police débarquait au journal de langue albanaise du Kosovo, Koha, empêchant sa publication (cette décision sera ensuite suspendue, du moins temporairement). Une fois de plus, ce sont des photos-montages "offensant de manière flagrante le président Milosevic", qui ont le plus agacé le régime. L'une le montre en compagnie d'un jeune fasciste, l'autre représente une armée de soldats en uniforme nazi marchant face à l'Assemblée du Kosovo dissoute.

Au Kosovo on assiste ces derniers temps à une augmentation sensible des tensions. Au cours de la "semaine noire" fin avril, un étudiant albanais a été assassiné de sang froid par un Serbe, cinq Serbes (dont quatre policiers) ont ensuite été tués en différents points du Kosovo, enfin un garçon albanais a trouvé la mort dans une explosion. Quelques observateurs estiment que ce pourrait être le fait d'organisations extrémistes bien entraînées et équipées, soit d'un groupe serbe refusant toute forme d'autonomie aux Albanais, soit d'Albanais hostiles au maintien du Kosovo dans la Fédération Yougoslave. Une chose est sûre, après plusieurs années de répression policière farouche créant un climat de peur parmi la population albanaise, c'est à présent aux Serbes du Kosovo d'être inquiets. Beaucoup commencent à penser au départ, mais ils craignent de subir le même traitement que les réfugiés serbes de Krajina et de Slavonie, mal accueillis en Serbie.

L'obsession du pouvoir a souvent des effets absurdes dans le domaine économique. Par exemple en Voïvodine, le grenier à blé de l'ex-Yougoslavie, jusqu'à fin mars seulement 43.000 ha des 1,2 millions planifiés étaient cultivés (3,6 % du total). A la fin de la période des semis, seulement 6.000 ha des 80.000 de maraîchage et 10.000 ha des 64.600 de betteraves sucrières planifiés étaient réalisés. En dépit de promesses réitérées, aucun fonds n'a été débloqué. Le régime a préféré miser sur les pensions vieillesse électoralement plus payantes.

La récente mise à l'écart du gouverneur de la Banque Centrale, Dragoslav Abramovic, est aussi significative. Réputé pour avoir surmonté l'hyper-inflation il y a deux ans, il se retrouve aujourd'hui en disgrâce pour plusieurs raisons. Il refuse d'accepter que le régime se contente de battre monnaie pour surmonter les turbulences sociales et économiques et que l'accord qu'il propose de signer avec le FMI soit conditionné par la reconnaissance de l'actuelle Fédération Yougoslave comme successeur légal de l'ex-Yougoslavie. Beaucoup craignent avec son départ que la réintégration de la RFY dans le système économique international soit durablement retardée.

BOSNIE-HERZEGOVINE.

Pour les autorités serbes-bosniaques, le nationalisme est de plus en plus prédominant, justifiant tous les sacrifices économiques et les pertes de bon sens. La récente éviction par Radovan Karadzic de son premier ministre, Rajko Kasagic, a été le dénouement de la lutte opposant les pragmatiques de Banja Luka, la plus riche région de la "République Serbe" comptant de nombreux entrepreneurs privés désireux de développer le commerce, et les fanatiques de Pale. Les accords de Dayton stipulent que pour recevoir une aide financière, les deux entités en B-H acceptent une structure financière unifiée, la mise en place de réseaux nationaux de transports, d'électricité... Pour les tenants de la ligne dure, une telle coopération avec "l'ennemi" dans la Fédération est inacceptable. "Nous nous opposons à ces plans" a déclaré le ministre de l'Energie, Milorad Skoko, "nous ne céderons pas, nous allons devoir compter sur nos propres forces". Un programme agricole de semences concernant les deux entités de B-H, n'a pu être réalisé en République Serbe, suite au refus de Pale d'accepter que les fonds de l'UE pour l'ensemble de la Bosnie transitent par un seul canal.

Kasagic était favorable à une coopération tant avec la Fédération qu'avec la communauté internationale et pour cette raison était considéré comme un traître par les radicaux, dont beaucoup semblent vivre dans un monde d'illusions démentes. Un des projets délirants proposés par ces mêmes cercles, préférant perdre toute aide internationale plutôt que renoncer à leur obsession nationaliste, est de construire de nouvelles villes. New Sarajevo aurait une population de 140.000 habitants et sa construction engloutirait le produit national brut durant 15 ans...

Entretemps, presque tous les habitants serbes ont quitté Sarajevo sur l'injonction des autorités de Pale. La ville n'a plus de maire, le parti d'Izetbegovic, le SDA, ayant décidé de dissoudre la municipalité et de transformer Sarajevo en un canton avec plus de districts. Ceci fait partie de toute une stratégie visant à assurer une domination ethnique et à asseoir des autorités mono-ethniques, une politique pleinement partagée par les Croates du HDZ qui sont en train d'acheter le plus possible d'habitations abandonnées par les Serbes dans l'intention de créer un quartier croate dans Sarajevo, en perspective relié à la Herzeg Bosna, non reconnue officiellement mais très présente dans la réalité.

Le développement économique de la Fédération risque d'être impossible si la la politique de préférence ethnique continue. Christian Schwarz Schilling, député allemand de la CDU, désigné comme médiateur par la Fédération n'est guère optimiste: "J'ai eu l'occasion de rencontrer personnellement les roitelets locaux opposés à Dayton. La situation actuelle leur convient très bien; ils maintiennent leur pouvoir et réalisent de gros profits. La Fédération doit créer des forces de police communes pour assurer l'ordre et faire disparaître les barrages illégaux très fréquents qui taxent de milliers de DM les transports de marchandises de la Croatie vers des villes en B-H". Particulièrement critique vis-à-vis des Croates, il souligne que "les différents fanatismes proposent le même programme et se nourrissent les uns les autres".

Comme beaucoup d'autres, Schwarz Schilling critique le fait que très peu de réfugiés ont pu retourner vers les zones dominées par un groupe ethnique différent, même dans la Fédération. "Les Croates ont des problèmes pour retourner dans les zones musulmanes, et les Musulmans en ont encore plus. Chaque partie justifie la situation par le fait que de nombreuses maisons sont occupées par ses "propres" réfugiés, mais il n'en demeure pas moins que ceux qui retournent sont menacés". Récemment à Mostar, un représentant de la CSCE a réussi l'installation de 40 familles croates dans le quartier musulman de la ville, mais lorsqu'il a essayé d'amener 4 familles musulmanes en zone croate, ces dernières se sont retrouvées le lendemain à 80 km de la ville, en plein champ de mines.

Il y aurait beaucoup à dire sur l'actualité en B-H, particulièrement en vue des prochaines élections. Mais ce sera l'objet d'un prochain article. Concluons avec une bonne nouvelle après ce sombre tableau de la situation après Dayton. Début mars, la Democratic Alternative s'est réunie pour une seconde fois à Tuzla en B-H. La DA rassemble des mouvements civiques, des médias indépendants et des partis d'oppositions des deux entités de la B-H. Par deux fois déjà, ils s'étaient rencontrés en Italie en 1995 et cette année, ils sont parvenus à regrouper des gens de toutes les parties de la B-H (avec l'aide logistique de l'OSCE) refusant la division ethnique. Ils sont convaincus que la grande majorité de la population en Bosnie désire une paix authentique et des relations amicales.

Malheureusement cette initiative n'a pratiquement pas eu d'écho dans les médias internationaux et a été généralement ignorée par la communauté internationale, qui depuis le début du conflit a choisi de négocier avec les chefs de guerre et n'a jamais fortement soutenu les forces de paix et de dialogue. La prochaine réunion de la DA est prévue à Banja Luka si les autorités de la "République Serbe" l'autorisent. Ce devrait être une priorité internationale que cette réunion puisse se tenir là, afin que la population serbe de Bosnie ait l'occasion d'entendre une autre voix que celle de Karadzic et consorts. L'existence depuis trois ans du réseau de journalistes AIM, issu de toutes les républiques, régions et communautés d'ex-Yougoslavie, est bien une preuve qu'il subsiste une alternative potentielle à la haine raciale et la division.