Tony Blair
Tony Blair

Après le passage de la comète Hale-Bopp, signe nomade de l'innatendu céleste, un printemps, puis un été, précoces. Le pire n'est donc pas sûr, l'improbable peut toujours être au rendez-vous. La preuve, cette défaite épocale des conservateurs britanniques. Il ne s'agit pas d'un micro-évènement et ce ne sont pas la modération et le recentrement économique de Tony Blair et du New Labour qui peuvent en faire douter, comme veulent le faire croire une droite française prise à contre-pied et une Archéo-Gauche de partout muée en parti du ressentiment. Il s'agit bel et bien, dans l'épicentre même de la vague néo-conservatrice des années Margaret Thatcher et Ronald Reagan, d'une inversion de tendance d'autant plus redoutable pour le turbo-capitalisme et la logique incontrôlée d'une économie de marché "globale" qu'il s'agit du début d'une révolte mondiale des classes moyennes. Il s'agit bel et bien d'un sursaut, in extremis, de la Démocratie, et du premiers revers significatif subi par le néo-libéralisme. C'est là le résultat d'un pouvoir qui pouvait se vanter d'avoir brisé la classe ouvrière et fait subir à l'Angleterre un zoom arrière au coeur des ténèbres sociales du XIXe siècle.

Il n'y a donc plus, Outre-Manche, de "Modèle anglo-saxon" pour alimenter pour alimenter certains rêves oligarchiques et servir d'argumentaire. Il y a le New Labour et un leader travailliste soutenu par de larges secteurs du capitalisme productif anglais. Il y a donc, qu'on le veuille ou non, Capitalisme contre Capitalisme. Le fait est là: le capitalisme industriel productif a rompu le rang avec les sicaires de Wall-Street et du turbo-capitalisme. Et la leçon historique que nous pouvons en tirer est sans doute qu'une alliance est désormais possible entre ce capitalisme créateur d'emplois et les forces de solidarité, de liberté, d'égalité, de démocratie réelles, afin de défendre des droits qui sont non seulement le précieux legs de luttes et de sacrifices sans nombre, mais la vie et la viabilité mêmes d'une civilisation humaine moderne digne de ce nom. Autrement dit, l'Europe sera capitaliste et se fera à Gauche.

Apprenons donc à penser complexe. Car la comète est encore là, taguant de l'imprévisible cosmique un coin du ciel incertain de France. Ce n'est certes pas facile: intellectuels et travailleurs experts ou profanes, nous sommes tous aujourd'hui logés à la même enseigne. On nous a tous mis devant le fait accompli, en espérant que nous ne saurions pas réagir. On a espéré nous enfermer en nous prenant de court, dans notre ignorance du réel, notre indécision, nos archaïsmes. Mais nous savons qu'il n'y a plus déchappatoire, ni vers les utopies rétrospectives ni vers les idéaux de fusion qui ont prétrifié d'horreur notre siècle. Le temps est venu, pour nous autres Européens, d'apprendre à décrypter et à choisir les nouvelles voies et les nouvelles écritures programmatiques capables de réellement changer la donne. Nous devons opter pour une Europe capitaliste de gauche, seule capable d'ouvrir la voie au nouveau monde multipolaire. Nous devons refuser la logique post-humaine, le pouvoir planétaire de l'argent brun, les dominations — secrètement fascisantes — dévastatrices pour les sociétés et les milieux naturels. Nous devons refuser le piège régressif tendu par les forces nostalgiques de mondes révolus qui appellent quelque chose qu'on peut nommer National-Libéralisme, alliance d'autoritarisme new-look, xénophobe identitaire et sécuritaire.

Outre-Manche, quelque chose a bougé. Un peuple s'est ressouvenu juste à temps qu'il possédait encore quelque chose qui pouvait dévoyer la logique dévastatrice des dominants, la Démocratie. En France, la comète est toujours là, il y a encore de l'innatendu dans l'air. Le XXIe siècle sera baroque, multi-polaire et polyphonique, ou il ne sera pas.