Robert Badinter

Robert Badinter relate dans Un antisémitisme ordinaire toutes les étapes de l'éviction des avocats juifs entre 1940 et 1944 à Paris, en mettant en évidence l'absence de réaction voire la complaisance, notamment du Conseil de l'Ordre de Paris.

Trois décisions jalonnent l'histoire de cette élimination. Ce fut tout d'abord, le 10 septembre 1940, l'impossibilité d'être avocat pour toute personne "qui ne possède pas la nationalité française comme étant né d'un père français". Sur les 2500 avocats parisiens, 203 sont exclus, dont une soixantaine de Juifs: une mesure qui ne souleva au sein du Conseil de l'Ordre "aucune réserve ni objection". Puis, par décret du 16 juillet 1941, le nombre de juifs pouvant exercer est limité à 2 % dans chaque barreau. Là non plus pas de protestation du barreau, "pas même une motion de principe destinée à prendre date pour l'avenir". Toutefois, le maintien de certains "'bons' avocats juifs" et d'autres "'bons juifs' avocats", en plus du numerus clausus, est autorisé. C'est le Conseil de l'Ordre qui choisit, en fonction, explique l'auteur, de critères de "mérites éminents": "racines provinciales, notabilité familiale, services rendus à la nation, solides études classiques, réussite professionnelle et goût des décorations". L'été 41 voit les premières arrestations d'avocats que les Allemands considèrent comme les prototypes du "néfaste agitateur juif": 42 sont interpellés et conduits à Drancy. Le bâtonnier de l'époque, Jacques Charpentier, viendra leur annoncer leur radiation de l'ordre "sans un mot pour regretter, expliquer ou excuser", selon le témoignage de Me Yves Jouffa, rapporté par l'auteur. Enfin, les autorités allemandes veulent que les avocats portent aussi l'étoile jaune et le font savoir clairement le 15 juillet 1942. Le bâtonnier refusera d'appliquer cette prescription, comme il refusera le 16 octobre 1942 de donner la liste des avocats juifs qui plaident encore à Paris.

"La xénophobie avait trouvé dans les années trente une cible privilégiée dans les avocats d'origine étrangère parmi lesquels les Juifs étaient nombreux. En cela, le barreau ne différait guére du reste de la société française", constate M. Badinter. Et il note que le 11 juillet 1946, lors de la cérémonie en mémoire des avocats morts pendant la guerre, le bâtonnier Marcel Poignard ne prononce pas une seule fois le mot "juif", et affirme même que le barreau s'est comporté pendant la guerre comme "le rempart suprême des libertés".