Pierre Bourdieu
Pierre Bourdieu

Les petits livres militants de l'association Liber / Raisons d'agir, animée par Pierre Bourdieu, réussissent sans publicité à séduire un grand nombre de lecteurs en dénonçant "les dégâts du néo-libéralisme" ou "la corruption de la société médiatique". "Maître à penser des nouveaux mouvements protestataires, Bourdieu est de toutes les luttes. Ses idées portent. Ses livres s'arrachent", écrit le journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud dans Le Nouvel Observateur. Quatre ouvrages de cette collection figurent parmi les meilleures ventes actuelles. Selon l'association, Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi a été pour l'instant tiré à 151.000 exemplaires, Sur la télévision et Contre-feux de Pierre Bourdieu, respectivement à 110.000 et 63.500 et Le décembre des intellectuels français (livre collectif) à 14.000.

Beaucoup d'éditeurs, même des proches de l'association, s'étonnent de ce succès. Ils notent qu'il s'est construit grâce au bouche-à-oreille, sans que les auteurs "passent à la télé" et sans politique de marketing. Liber est le nom d'une revue animée par Bourdieu et Raisons d'agir une association sans but lucratif fondée en 1996 par une trentaine de chercheurs en sciences sociales, de "militants-scientifiques", pour développer une critique de la pensée économico-politique dominante, coupée selon eux des réalités sociales. En janvier 98, la structure Liber/Raisons d'agir, bénéficiant d'une grande diffusion en librairie par les services des éditions du Seuil (c'est sans doute là aussi qu'il faut chercher les raisons du succès), est créée. Chaque livre se vendra 30 F. Un de ces chercheurs, Patrick Champagne, explique que ces textes, courts et clairs, "sont dans l'air du temps: les gens ont besoin d'entendre autre chose (Ndr: que les discours des principaux médias) car les dégâts du néo-libéralisme sont là. Ceux qui bénéficient du système ne le voient pas mais la précarisation est croissante, les laissés-pour-compte de plus en plus nombreux". "Ces livres ne se vendent pas uniquement parce qu'ils sont bon marché ou jolis mais parce que les gens ont besoin de cette sociologie qui donne des instruments de compréhension du monde social mais aussi d'eux-mêmes", a expliqué fin avril Pierre Bourdieu sur France 2.

Titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France, ce béarnais de 67 ans jouit en France et l'étranger d'une grande réputation. Bourdieu, qui n'a jamais été communiste, s'est affirmé très tôt comme un sociologue engagé, ne caressant pas la société française dans le sens du poil. Quatre ans avant Mai 68, il formulait déjà une critique fondamentale de l'enseignement supérieur français dans Les héritiers (en collaboration avec Jean-Claude Passeron). En 1993, Bourdieu, qui avait soutenu Coluche à l'élection présidentielle de 1981, dénonçait la souffrance des exclus dans un ouvrage d'un millier de pages: La misère du monde. Ce pavé, à 150 F l'exemplaire, se vendit à plus de 80.000 exemplaires. Un succès surprenant qui annonçait celui des petits livres d'aujourd'hui. Ces dernières années, Bourdieu a continué à faire entendre sa voix discordante, soutenant les luttes des sans-papiers, des chômeurs, des enseignants ou dénonçant l'Accord Multilatéral sur l'Investissement (AMI). Début avril, il écrivait dans Le Monde: "les faux semblants de la gauche plurielle déçoivent les électeurs de gauche (...) et renvoient vers l'extrême gauche les plus exaspérés (...). Les vraies réponses à la fascisation, rampante ou déclarée, ne peuvent venir que des mouvements sociaux qui se développent depuis 95".