Jean Allouch
Jean Allouch

Que se passe-t-il en pays de Psychanalyse ? A en croire les étalages des librairies, rien ou presque. La moutonnerie, paisible, pacage aux champs de l'hagiographie et de la vulgarisation, sensible aux aboiements qui lui interdisent les friches des propriétaires voisins et satisfaite, finalement, de ce qu'on l'autorise à ruminer. Presque, heureusement. Un "presque" pour quelques noms: des noms d'auteurs dont la réflexion, qui se nourrissant au sol de l'analyse, est suffisamment infidèle pour enjamber les clôtures disciplinaires chères au discours universitaire comme à celui du maître. Jean Allouch fait partie de ces noms-là, de ces auteurs-là.

Le sexe du Maître, son dernier ouvrage, publié aux éditions Exils, est un modèle de rigueur, d'ouverture d'esprit et de liberté de pensée. Inspiré par les travaux de Sigmund Freud, Jacques Lacan et Michel Foucault, Jean Allouch n'hésite pas à questionner les dogmes les plus assis et les voies les mieux défendues des savoirs auxquels ont donné lieu, dans la pensée contemporaine, ces pionniers. A partir de quels travaux interroger ce qui ne s'interroge plus, ce qui s'est inscrit dans la certitude du "disque ourcourant" ? Tout simplement, répond Jean Allouch, à partir de ce que je vois, lis et pense. Comment ne pas remarquer, en effet, cette médiatisation de certaines formes de notre sexualité, jusqu'ici restées cachées (toutes dérivées, cependant, du sadomasochisme et des pratiques sado/masochistes) ? Comment rester sourd aux problèmes soulevés par les gay and lesbian studies ? Aveugles à l'historicité de la psychanalyse et des psychanalystes ? Qu'est-ce que tout ça veut dire ? Et bien, c'est à cela que Le sexe du Maître tente de répondre.

L'hypothèse, assise sur une lecture attentive des textes de l'antiquité grecque est la suivante: La castration n'est pas la problématique centrale autour de laquelle tourne la question de la sexualité en occident. Autrement dit, le Maître n'est pas un con. Ce serait même plutôt un trou du cul. L'effroi ne serait pas tant attaché au "penisneid" qu'à la passivité, anale en l'occurrence. La remise en cause de l'efficience du concept d'homosexualité, à peu près cent ans après son élaboration par le XIXe siècle bourgeois, sonnerait ainsi le glas d'un paravent — dont les panneaux s'articulent, entre autres, autour des gonds de l'initiation — derrière lequel toute la pensée occidentale depuis deux millénaires a caché la nature réelle de la sexualité humaine: l'absence de rapport entre l'homme et la femme. Ce non-rapport fonderait et le sujet et la communauté des sujets. Lacan, déjà, avait défendu bec et ongles cette position, difficilement acquise et énoncée. "Il n'y a pas de rapport sexuel". Jean Allouch prend acte. Il développe donc toute sa réflexion avec et autour de la radicalité de cette assertion lacanienne jusqu'à soutenir que le seul rapport qui se puisse penser en terme de sexualité est un rapport de force. On rejoint ici l'une des thèses que Michel Foucault développa dans son Histoire de la sexualité. Preuve s'il en est que des ponts entre ces deux enseignements, celui de Foucault et celui de Freud (peut-être via Lacan), sont nécessaires et peuvent être réalisés. A ce titre, Jean Allouch ne se prive pas de rapprochements subversifs, pour certains probablement intolérables, par exemple, entre "l'intensification du plaisir" foucaldienne et le "plus-de-jouir" de Lacan, soulignant en passant une recherche communément axée sur ce que Lacan appela l'objet petit a et que Foucault (Cf.: Naissance de la clinique et Surveiller et punir), peut-être faute de temps, ne nomma pas. Et, parce que "même si nous ne savons pas encore bien dire en quoi il consiste, nous sommes (...) les contemporains d'un changement majeur des rapports du sexe et de la maîtrise", ce type de rapprochements est indispensable et c'est avec plaisir que nous avons suivi Jean Allouch dans ces allers et retours entre les élaborations théoriques de ces deux grands penseurs français.

La mise à mal de notre vieille érotologie, nous oblige de penser à nouveaux frais une sexualité qui, ouvertement, ne se veut plus réduite à la seule génitalité. La psychanalyse, abandonnant sa pastorale, pourrait encore avoir son mot à dire sur ce qui, de toute éternité, a occupé le parlêtre, à savoir: sa jouissance. Tel est l'espoir que nous offre Jean Allouch grâce à ce nouvel et brillant essai. Et l'espoir fait vivre, même si comme le disait Marguerite Duras c'est en lui que s'enracine la douleur (ce mot, d'ailleurs n'est-il pas synonyme, parfois, de jouissance) ?

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Jean Allouch, Le sexe du Maître (Éditions Exils).