Alberto Arbasino

Qui connaît Alberto Arbasino en France? N'était La Belle de Lodi, qui l'a lu ? Et pourtant, ce Lombard, acteur majeur de l'avant-garde littéraire des années 60 et du Gruppo 63, est l'un des écrivains les plus estimés de l'Italie contemporaine et un critique érudit et influent du quotidien La Repubblica. Avec Paris, ô Paris, invitation à la redécouverte du Paris littéraire et artistique des années 50-60, Arbasino se révèle un chroniqueur rare, à la mesure de son exceptionnelle faculté d'écoute, sa façon légère, ironique et drôle de rapporter les propos — souvent féroces (cf. Céline), ou perfides (cf. Mauriac) — de ses interlocuteurs qui sont tout sauf négligeables. Qu'on en juge: Céline, Mauriac, Cocteau, Jouhandeau, Simenon, Henry Miller, Queneau, Nadeau, Barthes, Klossowski, Robbe-Grillet, Berl, Dominique de Roux, Nourissier, Montherlant...: n'en jetez plus ! Toute une époque, avec sa manie pétitionnaire et sa façon impitoyable de fomenter des "coups" et de prononcer des "exclusions", revit sous sa plume. Certes il n'y a rien là de très nouveau, simplement la restitution d'une certaine atmosphère, d'un climat: Tel Quel, Critique et Les Lettres nouvelles qui s'emparent de Bataille et Leiris et tentent de trouver une issue à la crise du roman réaliste que vient seul démentir la réussite de La Semaine sainte d'Aragon. L'épithète "nouveau" ou "nouvelle" qui fait florès: Nouvelle Critique, Nouvelle Vague, Nouveau roman . Déjà on parie sur Nathalie Sarraute et Claude Simon, sur Michel Butor et sur Alain Robbe-Grillet, parfois. Tout cela est d'autant plus prégnant et juste qu'Arbasino, doué d'une curiosité qui confine à la boulimie, et amateur aussi bien de cinéma et de théâtre que de littérature et de critique, convoque, on l'a vu, les plus grands noms. Tantôt il s'en tient à la retranscription quasi linéaire des conversations qu'il a pu avoir avec Mauriac, Céline ou Raymond Aron — un de ses professeurs à Sciences-po, avec Pierre-Aimé Touchard qui étudie, lui, les rapports entre littérature et politique. Et cela se passe effectivement de tout commentaire. Parfois Arbasino intervient, corrige, agace son interlocuteur, et c'est un régal. Redisons-le cependant, on n'apprendra pas grand-chose de ces visites aux Grands Hommes: pour la plupart d'entre eux, on les connaît, on connaît et l'on s'irrite de tel ou tel "morceau de bravoure" des uns ou des autre. On n'en retire pas moins un vrai plaisir de lecture, le sentiment que tout change et que rien ne change, et l'on se prend à déplorer que la "visite au Grand écrivain" ait (presque) disparu et que la promotion se soit si aisément substituée à la critique. L'ultime "chapitre" de cette chronique est, à cet égard, édifiant, qui fait se succéder tour à tour, dans un vaste panorama de la critique et de l'édition: Maurice Nadeau et Jean Cayrol, François Wahl et Paul Thibaud, François Erval et Jean-François Revel, Raymond Queneau et Jacqueline Piatier, Philippe Sollers et Dominique de Roux.