Jürgen Habermas
Jürgen Habermas

Jürgen Habermas nous propose dans ce petit livre analytique une nouvelle contribution aux études kantiennes. Après Martin Heidegger et son accentuation du schématisme transcendantal ou après l'excellent travail de G. Krüger sur l'anthropologie pragmatique par exemple, Habermas invoque le Projet de Paix Perpetuelle (1795), projet qui est un pendant, bien que l'auteur n'en fasse malheureusement pas mention, à l'Anthropologie du Point de Vue Pragmatique (1798). Mais il l'invoque à la lumière du "(...) changement de structure de l'espace public des citoyens, qui a transformé celui-ci en un espace public dominé par les mass media électroniques, dégénéré au niveau sémantique, occupé par des images et des réalités virtuelles".

La thèse essentielle de l'auteur est que le concept de guerre ayant évolué, s'étant modifié, c'est le concept de paix lui-même qui se trouve soumis au changement et qu'il nous faut penser comme changé, la paix étant pour le cosmopolitisme kantien le but à atteindre. But, parce qu'il s'agit d'un Projet, entendons, le concept de paix est placé à l'aune d'une téléologie (juridico-politique). Pourtant, Habermas utilise l'ouvrage d'Emmanuel Kant pour mieux le critiquer car le concept kantien de paix est pour lui "(...) insatisfaisant, non seulement en raison du fait que les manières de faire la guerre sont sorties de leurs limites traditionnelles mais encore et surtout en raison du fait que les guerres ont des raisons sociales".

Invoquant l'ONU et le droit international, la citoyenneté ou les limites territoriales, Habermas opère une véritable révision des concepts fondamentaux et montre qu'une alliance des peuples, sur le registre de la permanence et du respect n'est pas "consistante" car le droit cosmopolitique se doit d'être institutionnalisé par les différents gouvernements, c'est à dire pensé par les pays (à défaut des nations). Or, la bureaucratie d'un Etat peut-elle effectivement réaliser un idéal philosophique, c'est à dire un mobile philosophique? En quoi l'ONU qui s'intéresse à la paix selon son bon-vouloir et en quoi des ministres qui se réunissent au sujet d'une Europe économique et autarcique, peuvent-ils asseoir le cosmopolitisme et la citoyenneté du monde ? Certes, quelques passages peuvent nous apparaître éclairant mais on ne peut qu'être réticent à l'idée d'accentuer le Projet de Paix Perpétuelle d'une manière juridique et aussi peu grisante, bien que, effectivement, les Droits de l'homme relèvent du jurique.

Car le problème essentiel, le "Grund" de cette réflexion, ce n'est pas tant le vocabulaire juridique et économique qui ne peut que charmer les spécialistes ou les avocats, que le fait que Habermas concrétise une idée kantienne qui justement n'est valable que comme idée. De même, le problème ne réside pas tant dans ce style analytique qui désagrège un certain rythme du discours, partant, un certain rythme de pensée, que le fait que l'ouvrage de 1795 est une oeuvre de philosophie qu'on ne peut réduire — et la chose est décidément à la mode — à une oeuvre de philosophie politique. Disons, pour être plus simple, que la Paix Perpétuelle de Habermas aurait pû fonctionner avec un ouvrage comme les Principes de la Philosophie du Droit de Friedrich Hegel dans une pensée libérale et dans une mouvance capitaliste.

N'oublions pas que des auteurs comme Philonenko ou Alquié par exemple, ont toujours noté à juste titre que le kantisme est un formalisme et que l'on parle précisément de phénoménalisme et non de phénoménologie car si Kant reste à tout jamais un grand penseur, entendons, celui vis-à-vis duquel nous sommes émminemment, évidemment redevables, c'est bien parce qu'il propose une forme de pensée, une forme de Projet. Il suffit de se rappeller par exemple l'article Kant et Sade de Jacques Lacan pour se convaincre que le kantisme est proprement invivable et ineffectuable. Mais laissons parler Kant: "L'espèce humaine est une foule de personnes qui ne peuvent se passer de coexistence pacifique et ce nonobstant ne peuvent éviter de se contrarier sans cesse les unes les autres; qui, par suite, se sentent déterminées (...) à former (...) une société cosmopolitique: laquelle idée, inaccessible en elle-même, n'est pas un principe constitutif, mais seulement un principe régulateur".

La seule chose à craindre serait que les philosophes deviennent des avocats et des juristes.

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Jürgen Habermas, La paix perpétuelle, le bicentenaire d'une idée kantienne (Éditions du Cerf).