Erik Orsenna
Erik Orsenna

Depuis qu'il est libéré de ses obligations officielles de Conseiller et de Scribe du Prince, Erik Orsenna peut enfin se retirer au soleil pour jouir de vacances méritées et partir à la recherche de ses ancêtres. Non pas du côté de la Bretagne ou de Lyon, mais bien plus loin, dans une île mythique appelée Cuba. Il n'avait pas voulu s'y rendre avant pour ne pas avoir l'air d'y effectuer le rituel pélerinage des aventuriers et idéalistes français sur les traces de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, de Françoise Sagan à Agnès Varda, de Bernard Kouchner à Régis Debray, sans oublier François et Danielle Mitterrand.

Erik Orsenna arrive à Cuba, accompagné d'un photographe, Bernard Matussière, pour en rapporter un album de cartes postales (pardon, un livre illustré). Les photos sont des clichés, au deux sens du terme: des enfants qui sourient, "dignes" malgré la pauvreté, un porc sacrifié dans une salle de bains: la misère, mais pittoresque. Rien à voir avec le formidable reportage réalisé par Thierry Géraud, aujourd'hui décédé, publié dans le supplément de Libération, où l'on pouvait lire dans les yeux des gens la "guerre interne" quotidienne.

Comme Jean-Edern Hallier il y a quelques années, le Prix Goncourt découvre l'île. Mais il n'a pas, comme ce dernier, le privilège de rencontrer le Commandant en Chef ni de s'extasier sur la beauté de ses mains. En dépit de quoi il se lance à la recherche de quelques vestiges de cuisine lyonnaise qu'il a vite fait d'envoyer au paradis. Le paradis a des relents vaillament gaulois: "il y a de l'Astérix chez Fidel Castro. Et Cuba n'est pas sans rappeler le petit village gaulois peuplé d'irréductibles".

Erik Orsenna se découvre plein de cousins bienveillants partout, même à Paris en la personne de la romancière Zoé Valdès et du "spécialiste" politique de l'île Jean-François Fogel. Ils lui racontent tout; la littérature cubaine à travers l'immense roman de José Lezama Lima, Paradiso, qu'il n'a à l'évidence pas lu et qu'il confond un peu avec les infortunes de la Justine du marquis de Sade. Il voit aussi une révolution en décadence par la faute de l'embargo (à Cuba on dit "blocus") américain, qui revient comme un leit-motiv: tout est de sa faute, y compris les prisonniers politiques et l'absence de libertés.

Tout cela serait risible s'il n'y avait la peur, la fuite éperdue de milliers de Cubains à travers les eaux infestées de requins du détroit de la Floride, l'exil sans espoir de retour de deux millions de personnes. Cette "mélodie cubaine" sonne faux comme son auteur: elle a les accents de l'ignorance et de la frivolité.

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Erik Orsenna et Bernard Matussière, Mésaventures du Paradis, Mélodie cubaine (Éditions du Seuil).