Karl Schlechta

Voilà enfin la réédition du livre de Schlechta, petit essai écrit à la fin des années cinquante et à partir duquel Colli et Montinari ont pu entreprendre leur fameuse édition.

C'est dire que Le cas Nietzsche — car il s'agit véritablement de se pencher sur une personnalité qui se constitue sur une brèche où folie et juridiction, fureur et morale, vibrent et s'entrechoquent — a fait date à sa sortie et surtout qu'il a "remis les pendules à l'heure" quant à son soi-disant antisémitisme.

En effet, le livre synthétise et éclaire l'ouvragre premier de Schlechta: Nietzsche, travail considérable issu d'une lecture méticuleuse et attentives des archives Nietzsche où "il s'agissait, dans tous les domaines, de maintenir séparés le vrai Nietzsche - mais un Nietzsche non officiel - et le Nietzsche officiel, qui n'était pas le vrai" car "la néfaste légende de Nietzsche se fonde sur les écrits posthumes; plus exactement, sur la compilation injustifiable d'une grande partie de ces écrits" opérée, on le sait, par sa soeur, Mme Forster- Nietzsche.

De fait, et le terme "cas" est significatif, c'est en tant que médecin de la justice que Karl Schlechta ve se pencher sur les écrits de Nietzsche, c'est-à-dire en avocat.

Le dossier Nietzsche s'ouvre donc sur la période qui s'échelonne entre 1878 et 1889 et prend pour point de départ Humain, trop humain avec la volonté d'une "exigence spirituelle de comprendre la pensée profonde d'un auteur exactement comme il a voulu qu'elle fut publiquement comprise", car "ce que Nietzsche a dit avant que la folie s'emparât de lui, il l'a dit intelligemment". Exit donc La volonté de Puissance, cette oeuvre plagiée, truquée, fruit de la pensée nazie d'une soeur qui a réalisé des "falsifications raffinées". Exit cette idée qui veut que nous comprenions Nietzsche mieux qu'il ne s'est compris lui-même. Exit aussi ces fameux concepts de Surhomme, de Grand Midi, d'éternel Retour, qui ne sont que les "sécrétions solides, cristallines" d'une mélancolie amère qui pense par gerbes de lumières, par éparpillement de couleurs. L'avocat Schlechta pose donc la question: "de quel acide est baigné l'univers de ce penseur, étalé devant nous comme un paysage lunaire ?"

Bien sûr, ce petit livre constitue une belle et utile introduction à la pensée du philosophe qui n'a trouvé que l'excès pour parler de l'excès du monde mais surtout, et en cela Schlechta fait preuve de pertinence et d'originalité, il essaye "de rendre claires les composantes scientifiques de la fureur nihiliste de Nietzsche", c'est-à-dire d'apporter une vue épistémologique à une oeuvre souvent classée littéraire, morale, politique ou philologique. L'oeuvre de Nietzsche prend bel et bien place aux côtés de celles de Platon, de Kant, de Bachelard ou de Canguilhem.

A lire Schlechta, on se rend compte à quel point la vérité était pour Nietzsche son départ et sa fin, son éducation et sa mort, mais surtout à quel point il a travaillé sur la saveur de la vérité, même si "chez Nietzsche tout en fin de compte est hypothèse". Qu'on se rappelle l'étroite similitude existant, dans le vocabulaire hébraïque, entre la vérité (emeth) et la mort (meth) pour comprendre la chute calculée et ironique, infinie et abyssalle de ce professeur au regard acéré.

On l'aura compris, l'ouvrage de Sclechta est capital pour qui s'intéresse de près ou de loin à l'oeuvre nietzschéenne et il répond, implicitement et de façon pertinente, à la question qui sourde dans les universités: Nietzsche, philosophe, poète ou écrivain ? Et dans quel département le ranger ? Beaucoup ont toujours du mal à l'admettre mais le fait est que Nietzsche est un philosophe et propose une philosophie qui, pour être comprise comme philosophie se doit d'être appréhendée comme littérature. C'est sans doute paradoxal, contradictoire, mais la vérité n'est-elle pas ainsi?