Ken Saro-Wiwa
Ken Saro-Wiwa

Pendu en 1995 avec huit compagnons du peuple ogoni par le régime militaire nigérian, Ken Saro-Wiwa a utilisé dans Sozaboy une langue unique, proche du style oral, qu'il a lui-même baptisée "anglais pourri", pour raconter les horreurs de la guerre. Ce roman, qui sort actuellement en France, est le premier de cet écrivain prolifique à être traduit en français, souligne l'éditeur Actes Sud. "C'est l'odyssée d'un jeune homme désespéré au cours d'une terrible guerre africaine. Même si Saro-Wiwa ne le précise pas, l'histoire se déroule lors d'un conflit bien précis: la guerre civile nigériane de 1967 à 1970, connue sous le nom de guerre du Biafra", écrit le romancier anglais William Boyd dans sa préface. Désireux de plaire à son épouse et d'obtenir la reconnaissance de l'uniforme, Méné, surnommé "pétit minitaire", s'engage dans l'armée où il connaît ennui, brimades, privations et magouilles sans jamais perdre son innocence. Quand il rencontre une jolie serveuse, il dit: "quand elle marche son fesse commence danser. Son sein c'est vraie ampoule 100 watts - debout comme ça on dirait montagne". Quand des bombardements surviennent, il raconte: "tout le monde dans ce camp là était là courir et descendre. Y a pas quelqu'un qui connaît ce que il faut faire. Avion-là était là encore faire bruit dans ciel. Tourner, tourner autour de notre camp. Puis il jette bombe. Et puis j'entends un autre bruit, on dirait y a mille palmiers qui tombent à terre même temps. J'entends des minitaires qui sont là pleurer et pleurer appeler bon dieu, leur maman avec leur papa". A la fin du roman, "pétit minitaire" dit: "et j'étais là penser la façon je faisais mon malin avant de partir pour faire minitaire. Mais maintenant si n'importe qui parle n'importe quoi sur affaire de guerre (...), je vais seulement courir, courir, courir, et courir".

"Je ne connais pas d'autre exemple où l'on a détourné la langue anglaise de façon aussi saisissante", estime William Boyd. Cette langue est un mélange de pidgin, d'anglais dégradé ou idiomatique, d'emprunts aux langues nigérianes et de créations originales. "Elle se développe dans l'anarchie, elle est partie intégrante de la société désorganisée dans laquelle vit pétit minitaire", avait dit Saro-Wiwa. "Nous avons tenté de restituer le style oral et haché du narrateur", ont expliqué les deux traducteurs en français. "Ne court-on pas le risque de s'aliéner le public africain qui connaît et pratique la variété de français retenue et s'attend à juste titre à une exactitude de ton?", s'interrogent-ils.

Accusés de meurtres, pour lesquels ils ont clamé jusqu'au bout leur innocence, Ken Saro-Wiwa et ses compagnons ont été jugés et condamnés à mort par un tribunal spécial mis sur pied par le régime militaire. Ils ont été pendus le 10 novembre 1995 à Port Harcourt. Saro-Wiwa était président du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop), qui lutte notamment contre les ravages écologiques infligés par les compagnies pétrolières. Leur exécution a scandalisé l'opinion internationale et valu au régime une réprobation universelle et des sanctions. Le 13 mai dernier, l'écrivain et opposant nigérian en exil, Wole Soyinka, a appelé à Paris à un "embargo total" de la communauté internationale contre le régime du général Sani Abacha. Fin 97, Soyinka, prix Nobel de Littérature 1986, avait effectué un voyage dans les grandes capitales européennes pour notamment "rappeler le souvenir de Ken Saro-Wiwa".