Ken Saro-Wiwa
Ken Saro-Wiwa

Il y a un peu plus d'un an, le 10 novembre 1995, l'écrivain et opposant nigérian Ken Saro-Wiwa et ses huit compagnons du Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni (MOSOP) étaient pendus à Port Harcourt, capitale de l'Etat de Rivers, dans le sud du Nigéria. Condamnés à mort par un tribunal spécial mis sur pied par le régime militaire pour le meurtre brutal de quatre personnalités ogonies, à l'issue d'un procès controversé, Ken Saro-Wiwa et ses compagnons étaient montés au gibet en clamant leur innocence. Leur exécution, survenue le jour même où s'ouvrait à Auckland, en Nouvelle Zélande, le sommet des chefs d'Etat et de gouvernement du Commonwealth, dont le Nigéria fait partie, avait suscité le scandale et la stupeur et provoqué une tempête de condamnations dans le monde. Violemment critiqué pour sa politique des Droits de l'Homme depuis sa prise du pouvoir en novembre 1993, le régime du général Sani Abacha avait choisi de rester sourd aux innombrables appels à la clémence en faveur des condamnés, venus du Nigéria et du monde entier. "Dégoût", "horreur", "nausée" ont été les mots utilisés par les dirigeants occidentaux pour manifester leur réprobation, le Premier ministre britannique John Major allant même jusqu'à qualifier ces exécutions de "meurtre judiciaire". Après avoir rappelé leur ambassadeur, les Etats-Unis, le Canada et les pays de l'Union européenne, ainsi que l'Afrique du Sud ont imposé une série de sanctions au régime militaire nigérian, décrétant notamment l'emhargo sur les armes. Le Commonwealth, de son côté, prenait la décision sans précédent de suspendre le Nigéria de son organisation. La violence des réactions suscitées dans le monde par ces exécutions, qui ont fait du régime militaire nigérian un véritable paria, y compris sur le continent africain, avait surpris à l'époque. Dans les milieux diplomatiques, beaucoup avaient alors évoqué un "phénomène d'entraînement" en raison de l'impact des exécutions sur l'opinion publique. Le régime militaire nigérian quant à lui, justifiant ces exécutions, avait dénoncé un complot prémédité et ourdi, selon lui, contre le Nigéria par certains pays occidentaux et la presse internationale, accusée d'avoir couvert cet évènement de manière hostile et biaisée.

Le MOSOP et Ken Saro-Wiwa, champions de la cause ogonie — une communauté d'un demi-million d'hommes enclavée dans les riches zones pétrolifères du delta du Niger — avaient acquis cependant, du jour au lendemain, une notoriété internationale. Bien encadrés, structurés, combatifs, les militants du MOSOP avaient réussi à porter au premier plan de l'actualité deux des questions les plus sensibles de la politique nigériane: l'autonomie des minorités, dont la fédération nigeriane est une mosaïque volatile et le partage équitable des richesses pétrolières du pays, cinquième producteur de l'OPEP. La dimension écologique de leur combat contre les compagnies pétrolières, la Shell notamment, qu'ils ont accusé d'avoir détruit l'écosysteme de leur région par l'exploitation sauvage de leurs concessions, aura également beaucoup fait pour leur notoriété. Pour des organisations écologiques internationales comme Greenpeace, Ken Saro-Wiwa, premier martyr de la cause écologique, est devenu depuis un porte-drapeau et plusieurs manifestations, concerts et veillées, dédiés à la mémoire de Ken Saro-Wiwa et de ses huit compagnons ont eté organisées en novembre dans les grandes capitales européennes pour marquer l'anniversaire de cette exécution. Au Nigéria, pour les diverses organisations de défense des droits de l'Homme qui ont battu le rappel de leurs militants pour commémorer ce premier anniversaire, Ken Saro-Wiwa et ses compagnons sont également devenus un symbole. Les petits vendeurs des plages de Lagos, qui proposent aujourd'hui aux touristes, avec d'autres objets et souvenirs représentatifs de la culture du Nigéria, leurs neuf figurines en bois accrochées à une corde, ne s'y sont pas trompés.