Ayman al-Zawahri
Ayman al-Zawahri

Les mesures liberticides et le militarisme expansionniste du camp de la guerre et de la politique de puissance (Power and Weakness, c.f : Robert Kagan, Richard Pearl et al.) viennent à nouveau de recevoir le plus extraordinaire des appuis promotionnels en la personne et par la grâce des déclarations pré-enregistrées du grand donneur de leçon Ayman al-Zawahri, réputé être le bras droit d'Oussama Ben Laden et numéro deux d'Al-Qaeda, à son heure venu revendiquer pour cette dernière organisation la paternité et les retombées idéologico-politiques des attentats de Londres. Il apporte la preuve encore une fois qu'Al-Qaeda maîtrise aussi bien la théorie que la pratique du franchising délocalisé (sans parler du outsourcing cher aux multinationales), suivant lesquelles tout au long de la chaîne transnationale de fabrication et d'assemblage les marges bénéficiaires s'accumulent pour atteindre leur maximum chez le concepteur propriétaire intellectuel du brevet et de la marque déposés. Ce faisant cependant il démontre de façon éclatante — et qui devrait désormais être en passe de devenir évidente pour tout le monde — que le statut partout placardé et proclamé d'ennemi publique mondial numéro 1 ne l'empêche en rien de posséder des intérêts et des perspectives politiques objectivement convergents, sinon clairement en commun avec Blair-Bush, les grandes compagnies pétrolières et le complexe militaro-industriel transatlantique. Après tout, il s'avère qu'ils sont du même monde, celui où l'assassinat de masse se pratique comme l'un des beaux-arts, et à la limite ils n'ont nullement besoin de se parler pour s'entendre à mi-mots et se comprendre par le braille atroce des attentats interposés. Ils sont d'un même monde, ou bien plutôt, ils le font ensemble, ce monde du XXIe siècle tel qu'il se dévoile à nos yeux incrédules et épouvantés, tout en veillant jalousement à ce qu'il ne puisse aller à vau-l'eau, en se disloquant, ou se défaire, et en se défaisant se muer en autre chose. Ce monde qu'ils partagent sans même avoir besoin de se consulter ou de se le dire et qu'il leur faut à tout prix maintenir, au risque de leur propre inexistence, de leur propre caducité ou obsolescence, c'est bien entendu celui de l'aventurisme et de l'illégalité internationaux sans limites, du mépris raciste et élitiste des droits de l'homme (dont ils se réclament pourtant chacun de leur côté et à leur façon) et de la vie humaine tout court, notamment et surtout celle des "mass-people", des "petits", de tous ceux qui à leur grande différence sont bêtement incapables de tuer et de mentir sans état d'âme pour promouvoir, maintenir ou contester un pouvoir, un sentiment de mission ou d'élection ou une domination. Pour que ce monde commun-là puisse perdurer, surtout en temps de "crise" (mais à qui, et pour quoi, ce temps de crise ?), il faut à nouveau du malheur, du sang, des morts toujours renouvelés, de la terreur au coeur des masses et des métropoles, de l'horreur, encore de l'horreur, des attentats toujours et partout l'insécurité. Il y faut du chaos, que le chaos règne, mais attention, un chaos finement réglé et bien tempéré, point trop n'en faut, cela pourrait s'avérer contre-productif. Et ce monde commun et objectivement convergent de la Crise, de leurs crises imminentes ou déjà grandissantes à eux deux, de par leur solidarité objective et leur parasitisme mutuel, d'une certaine façon (d'une façon certaine) ils nous forceraient ainsi à le subir, à le prendre en charge à leur place...

C'est bien à partir d'un tel soupçon grandissant (ou est-ce déjà un constat ?) que s'impose peu à peu à l'observateur attentif l'impérieuse nécessité d'une lecture plus symptomatique, alternative des événements du 07.07 et du 21.07 et de leurs retombées, ainsi qu'une mise en contexte moins hâtive et téléguidée. Par exemple, la coïncidence de ces sinistres boucheries — ou de ces sinistres tentatives de boucherie ratées — dont al-Zawahri s'attribue la primeur, avec tout un contexte fait d'intersections avec d'autres événements majeurs est là pour nous le dire. Il ne semble pas y avoir eu en fin de compte, comme à Madrid, la non moins sinistre et anti-démocratique ambition de changer le cours d'une quelconque échéance électorale — pour cela il aurait fallu s'y prendre quelques semaines plus tôt — ni même une finalité politique bien précise à atteindre. Le but premier et ostensible était bien sûr d'humilier et de punir — d'atteindre avant tout Blair et l'Angleterre du blair-brownisme au moment même de son apparent triomphe, de son triple apothéose (la présidence du G8, la présidence de l'Europe, la tenue des JO à Londres en 2012), et cela devant les yeux rivés du monde et en présence directe des chefs d'état réunis sous sa houlette des huit plus puissants pays du monde. Il faut avouer que de ce point de vue, ce n'était pas, du moins en un premier temps, du travail d'amateurs, même si, considérée seulement dans une telle perspective, il s'agissait d'un acte de haine désespérée dont la finalité demeurait avant tout réactive et vindicative, sans guère pouvoir entretenir un quelconque espoir immédiat d'infléchir la politique de Blair vis-à-vis de l'Irak, au moment même où il recevait à domicile ses principaux alliés et complices, comme cela avait pu être le cas pour l'Espagne d'Aznar. Quant au peuple anglais, et notamment londonien, cela aurait été très mal le connaître, et surtout tout méconnaître de son histoire, de ses mythes et de ses traditions que de croire qu'une série d'attentats ciblant au hasard une capitale qui en a vu d'autres, suffirait pour augmenter le nombre et la pression politique des opposants à la guerre. C'est plutôt tout le contraire qui serait à craindre : ces actes aléatoires auront plutôt tendance à les réduire au silence ou à les chasser de l'avant-scène. Donc l'argument qu'il faille s'en tenir là est certes recevable à première vue, mais à terme pas entièrement convaincant.

Bien qu'il soit à peu près impensable d'imaginer une quelconque complicité directe, pour des raisons d'incompatibilité d'objectifs stratégiques immédiats, le but véritablement à la portée de l'action, qui fut peut-être décisif dans son déclenchement (et en effet pleinement atteint), tout en échappant à l'attention de la quasi-totalité des commentateurs, se situait après tout peut-être principalement ailleurs. Il peut apparaître depuis les dernières interventions des supposés responsables qu'il s'agissait peut-être plus vraisemblablement en tout premier lieu de porter atteinte à la montée en puissance d'un mouvement de masse démocratique, au plan mondial, à l'initiative de forces de la société civile, capable si on le laissait atteindre son plein développement et sa vitesse de croisière, de sérieusement concurrencer, voire même de totalement balayer à terme un mouvement catastrophiste, suicidaire et anti-démocratique tel qu'Al-Qaeda. Je parle bien entendu de la double organisation autour du G8 des dix concerts mondiaux simultanés de Live 8 et de l'appel à une très grande manifestation alter-mondialiste de masse sur le site même du sommet en Ecosse. Face à cette vague épocale, où sont en passe de converger de façon historique trois ou quatre mouvements — ou vaudrait-il mieux écrire mouvances militantes — puissants, celui de l'alter-mondialisation, celui en faveur du commerce équitable et de l'annulation de la dette de l'Afrique, celui des opposants à la guerre d'Irak, celui contre l'effet de serre et pour le développement des énergies alternatives, on peut penser qu'il était devenu urgent et nécessaire pour Al-Qaeda de refaire surface, de garder l'initiative, de revenir sur le devant de la scène, de redonner de la visibilité à son image de marque. Et en effet, de ce point de vue là principalement (voire uniquement !), l'organisation de franchising virtuel a pleinement réussi à atteindre ses objectifs.

A l'appui d'une telle assertion, qui peut surprendre ou paraître fantaisiste à première vue, on peut citer le fait que c'était bel et bien ce type de souci que trahissait - en pointillé, en quelque sorte — dès le mois de juin dans une vidéo-cassette précédente, le discours d'Ayman al-Zawahri lui-même. Il y exhortait expressément les musulmans de ne pas se fier aux manifestations pacifiques, en leur préconisant de privilégier avant tout la voie de la violence. Outre le fait que tout cela pourrait receler pour certains nostalgiques comme un petit air de revenez-y par rapport aux débats de l'ultra-gauche européenne dans les années soixante-dix entre partisans de la voie non-violente et légaliste et partisans de la violence et de l'action directe, il faut souligner que cette recommandation tombait au moment même où Bob Geldof et ses amis étaient entrain de monter à grand bruit médiatique à l'échelle du globe leur galaxie de concerts gratuits — quoique l'on puisse penser du relatif ridicule de devoir assister au spectacle d'un "Sir" Paul McCartney ou de la "Lady" Madonna, deux milliardaires du show business, proposés en militants de l'humanitaire et entrain d'en appeler à la révolution — et surtout de lancer un vibrant appel pour qu'un million de manifestants convergent sur les pelouses du resort de golf de Gleneagles. Il n'empêche qu'un parfum de nostalgie encore discret de la révolution mondiale de la jeunesse des années soixante était entrain de se répandre à nouveau assez largement — dans les médias sans doute surtout - outre-manche, même sous des formes considérablement affadies et éventées, et avec des airs plus ou moins sincères ou empruntés. Les polices, en tout cas, s'affolaient. Les services spéciaux du monde entier affichaient une présence massive, et l'on prévoyait de dépêcher 300 US Marines pour assurer l'ultime protection personnelle du Président Bush contre les manifestants, et notamment les "redoutables" Black Block, mais surtout peut-être contre le risque renouvelé du ridicule.

Mais comme à chaque fois que l'Administration Bush et ses affidés se sont trouvés en difficulté, Al-Qaeda est accourue à la rescousse. Quelques bombes pas si artisanales que ça — pour les attentats du 07.07 du moins — et bien placées par de petites mains dévouées et bien entraînées (et qui n'avaient pas forcément prévu d'y laisser la peau), pour y ajouter la signature "maison" de la simultanéité sinistrement coordonnée, ont apparemment suffi pour tout faire passer à la trappe : Live 8, la manifestation de protestation interdite de Gleneagles pour le jour même, les arrestations d'¬´ anarchistes ¬ª qui s'en prenaient notamment à la base de sous-marins nucléaires locale, et qui avaient surtout ensuite réussi à pratiquer une brèche dans la fameuse clôture en acier barbelé qui désormais doit entourer à chaque fois ce genre de réunion au sommet des chefs d'état des principaux pays du monde... Quelques bombes, et bien entendu ce qui restait d'un cinquantaine de gens, de toute profession et de toute origine - mais à l'heure où les attentats ont été programmés, assurément pour la plupart de simples salariés — tous cruellement et délibérément assassinés (le mot pour le coup paraît faible !) avec un mépris total de toute considération éthique, religieuse ou simplement humaine, sous des conditions particulièrement ignobles et atroces, suivant une logique de guerre totale et sans coeur, dans un scénario d'horreur digne de l'Orwell de 1984.

Il est important ici d'être capable, dans les conditions de stress imposés de cette nouvelle stratégie de la tension et de l'état d'exception sur le plan mondial, de s'élever au dessus du plan émotionnel de la réaction immédiate que provoquent légitimement de tels événements, avec leur apparence travestie d'actes de guerre ou de rétribution justicière, pour comprendre qu'il se peut aussi qu'il s'agisse avant tout là de la nouvelle façon de s'y prendre — et à mi-mots de s'entendre - pour assassiner l'avenir. Du complot objectif, qui ne requiert nulle complicité directe ou explicite, contre la possible montée en puissance de multiples voix en faveur d'un monde autre, en devenir. De la reprise en plein vol du jeu action-réaction, provocation-répression, consentie et remise en oeuvre de façon opportuniste comme suppléance bi-polaire, ersatz de Guerre Froide. Comment expliquer autrement l'empressement déjà avec lequel Oussama Ben Laden lui-même est monté au créneau, il y a de cela moins d'un an, à seulement trois jours d'un scrutin présidentiel américain dont tout le monde était d'accord pour dire que la pronostique finale était "too close to call" (indécidable d'avance), au moyen encore d'une de ces vidéo-cassettes insipides qui savent galvaniser toute l'attention médiatique du monde, dont Al-Qaeda s'est faite une spécialité ? On s'en souvient : John Kerry, le candidat démocrate progressiste et ancien anti-militariste (tout en ayant été décoré pour bravoure pendant la guerre du Vietnam, un alliage politique particulièrement rare et menaçant) montrait de nets signes de pouvoir l'emporter sur la ligne d'arrivée, et les promesses d'une participation électorale exceptionnellement élevée n'étaient en rien pour rassurer l'Establishment néo-conservateur et ses bailleurs de fond pétroliers et militaro-technologico-industriels. On avait tout essayé — le scandale de moeurs de la vie privée, le discrédit du récit des exploits militaires par d'autres vétérans réunis en association d'anciens combattants, l'accusation d'incohérence en matière de politique étrangère, d'indécision et de manque de résolution concernant la guerre au terrorisme, d'être trop proche de la France et de favoriser les intérêts étrangers, d'être pour l'avortement et le mariage homosexuel, apparemment rien n'y faisait, l'alliance historiquement inouïe entre faucons néo-conservateurs ultra-libéraux et fondamentalistes religieux qui portait les intérêts du parti de la guerre et de "l'Empire bienveillant" était menacé par une vague de fond des classes moyennes en perte de vitesse et de travailleurs désaffectés par les coupes claires de la délocalisation. C'est donc précisément dans cette conjoncture où, si John Kerry l'emportait, il y avait de nettes chances de voir à terme des modifications plus ou moins profondes de la politique étrangère américaine, notamment concernant l'Afghanistan et l'Irak, que le guru d'Al-Qaeda a choisi d'intervenir in extremis pour insister que son élection ne changerait rien, recommandant au peuple américain de voter ni pour lui, ni pour Bush, mais "pour lui-même", c'est-à-dire en clair en proférant de nouvelles menaces apocalyptiques... On connaît la suite : comment cette option prémonitoire en faveur de la politique du pire a pu contribuer à faire pencher la balance en faveur du parti du maintien indéfini des troupes en Irak au nom d'une fantomatique "guerre contre le terrorisme" (que clairement il favorise) et d'un réflexe sécuritaire qui agit désormais à la manière d'un électrode implanté dans le cerveau des américains. En tout cas, on peut aller jusqu'à dire que, à cette occasion encore, l'Administration Bush et sa nichée de faucons et de "nouveaux" impérialistes lui ont dû une fière chandelle. Il doit être désormais clair pour quiconque veut se donner la peine de penser de façon non partisane que l'ensemble de ses interventions, depuis le 11.09.01 au moins, ont contribué de façon déterminante à permettre à l'Administration Bush et au cabinet restreint de guerre de Blair d'atteindre l'ensemble de leurs objectifs, aussi bien en politique étrangère et énergétique qu'en politique intérieure, et de fermer une à une les portes de l'avenir d'une façon dont ils n'auraient jamais pu même rêver de le faire auparavant. Mais avec Live 8 et Gleneagles, il subsistait une chance encore, une mince faille, le potentiel inespéré d'une ouverture lumineuse, capable encore à terme de renverser le cours de cette fatalité mauvaise, de cet habitus de la politique du pire. A cause notamment de la puissance de mobilisation et du capital symbolique acquis pour tout une génération par Bob Geldof et son Live Aid (quoique l'on puisse en penser sur le plan artistique), avec le poids infrastructurel et médiatique de l'humanitaire, auquel il faut désormais ajouter le poids de mouvements caritatifs et de beaucoup d'églises (Ratzinger lui-même n'a-t-il pas pris les devants pour bénir le mouvement "Make Poverty History" un jour auparavant ?), le mouvement était donc en passe de devenir "unstoppable", irréversible. Il était donc devenu difficile de réussir à "criminaliser" d'avance et donc d'interdire et de réduire au silence, même au nom de la guerre contre le terrorisme, un mouvement qui bénéficiait d'aussi larges appuis et d'une "surface" médiatique aussi importante sur le plan mondial. Gordon Brown lui-même, la tête pensante et longtemps l'alter-ego politique de Blair s'est senti obligé d'apporter son soutien, notamment à l'infrastructure des concerts, dans l'espoir peut-être que le côté festif et psychotrope allait l'emporter sur la force de frappe de la protestation politique. En effet, les chefs d'état des économies les plus développées et des pays militairement les plus puissants du monde risquaient à nouveau de se voir pris au piège de la protestation de masse, juste au moment où ils tentaient de faire front commun contre la Crise et de montrer au monde le visage de la légitimité et de la transparence démocratiques, de se voir assiégés, leur absence de légitimité et de consensus mise à nu, exposés de façon ubuesque comme politiquement impuissants. Cela pouvait non seulement faire à nouveau un peu plus trembler sur ses bases un capitalisme transatlantique mis à mal devant ses peuples par la Crise et les scandales à ciel ouvert, capitalisme dont on sait depuis les analyses d'Immanuel Wallerstein qu'après la chute du Mur de Berlin il est à découvert devant ses propres contradictions internes et externes, mais aussi à terme sonner le glas de l'ascendant actuel de tous les mouvements purement réactifs, apocalyptiques, passéistes, nihilistes et régressifs d'une post-modernité en passe de devenir morbide, tels qu'Al-Qaeda. Il fallait y surseoir d'urgence — ce qui fut fait. Sans même avoir besoin de se donner le mot. Il ne fallait plus que cet avenir-là, fécond de modernités véritables, de "modernités de libération" (et non seulement de fausse "modernité de modernisation technologique" — Wallerstein encore une fois !), fait d'espérance terrestre, sociétale, économique et écologique à la fois, de puissance créatrice et transformatrice et de pulsion de vie, il ne fallait plus que cet avenir-là, qui pouvait encore tout ficher par terre du bal des vampires qu'ont organisé entre eux depuis une vingtaine d'années fondamentalistes, néo-conservateurs et extrémistes religieux de tout poil comme moyen définitif de s'abattre sur le monde et de l'enfermer dans le malheur, dans la pulsion de mort à toutes les sauces et le moralisme triomphant et tortionnaire, il ne fallait plus jamais que cet avenir-là puisse nourrir la prétention ne serait-ce que de montrer à nouveau seulement un bout de son oreille...

Ce qui fut fait, avec la plus terrible et la plus inhumaine des efficacités, au coeur d'une ville multiculturelle qui avait manifesté massivement — ce fut la plus grande manifestation de l'histoire du pays — le 15 Février 2003 contre l'invasion d'Irak par son propre gouvernement. On pourra en tout cas désormais également dire d'elle qu'elle fut la scène de quelques uns de parmi les attentats les plus réussis contre l'avenir de ces dernières années.