Albert Cohen

Le volume Oeuvres d'Albert Cohen, qui vient de paraître dans la Bibliothèque de La Pléïade, comprend tous les écrits de l'écrivain, sauf Belle du Seigneur, qui a déjà été publié dans la même collection en 1986. On trouve donc, dans cette édition due à Mmes Bella Cohen et Christel Peyrefitte, les premières publications de Cohen: un recueil de poèmes: Paroles juives (1921), ses romans: Solal (1930), Mangeclous (1938), Les valeureux (1939), ses récits autobiographiques: Le livre de ma mère (1954), O vous frères humains (1972), son unique pièce de théâtre: ézéchiel (1956), ses Carnets (1978) sortis en 1979, et une étude: Churchill d'Angleterre, publiée en revue en 1943. A la fin du volume, les éditrices ont présenté des notices, des notes, des variantes et des dossiers de presse composés d'extraits de comptes-rendus publiés à l'occasion de chaque livre, et qui montrent que le talent et l'originalité de Cohen ont été reconnus dès ses premières oeuvres par des critiques de tous bords.

Ce qui frappe d'emblée à la lecture de ce volume, c'est la diversité des genres pratiqués par l'écrivain et la variété des tons de son écriture. Cohen a touché à la poésie, au roman traditionnel, au récit picaresque, au théâtre, à l'autobiographie, à la méditation, au journal intime et au portrait historique. Il a eu aussi recours aux tons les plus divers: prophétique, incantatoire et imprécatoire dans ses poèmes, humoristique dans ses romans, rabelaisien dans Mangeclous, élégiaque dans l'évocation de sa mère, grave, voire même tragique dans ses Carnets, panégyrique dans Churchill. Malgré cette pluralité de genres et de tons, on décèle chez Cohen une certaine unité liée à la récurrence de trois thèmes: le thème juif, la célébration de la femme, et l'angoisse face à la mort. Depuis la fêlure créée dans l'âme du jeune Cohen, lorsque le jour de ses deux ans il fut traité de "sale juif" par un camelot de Marseille, l'écrivain a fait du thème juif la dominante de son oeuvre, en le traitant avec lucidité et humour, insistant à la fois sur la misère et la grandeur de son peuple: "Antres des princes en haillons: Forteresses des frères humiliés/ O temples/ Que mes yeux revoient votre splendeur/ aux heures de mépris", écrit-il dans Paroles juives. Dans ses romans, Solal, Don Juan irrésistible, aimé des plus belles femmes non-juives, représente la splendeur juive, tandis que Mangeclous et sa tribu symbolisent le dénuement, supporté avec humour, vantardise et magouille. Solal est aussi un double de Cohen qui a manifesté dans tous ses écrits une passion-culte pour les femmes déjà célébrées dans Paroles juives: "Que ma vie en vous s'élance/ Femmes de cette terre aimée/ Et que je connaisse la joie/ Et la battante paix par vous/ Femmes de la terre". Et cinquante-huit ans plus tard, le 15 mars 1978, oppressé face à la mort qu'il sent proche, il note dans ses Carnets: "Oh réunir toutes les femmes de ma vie, les importantes, les pas importantes, toutes celles qui ont été ma seule vraie société... O bien-aimées, O insolentes et servantes, O jamais perdues". C'est en évoquant l'une d'elles, sa mère en 1954, qu'il a été saisi par l'angoisse devant la mort qui a imprégné dès lors tous ses textes, jusqu'à devenir le sujet unique des Carnets. Mais cette angoisse a suscité chez lui à la fois de la révolte contre la faucheuse et le sens de la fraternité humaine: "O vous frères humains et futurs cadavres... ayez pitié de vos communes morts... que de cette pitié naisse enfin une humble bonté, plus vraie et plus grave que le présomptueux amour du prochain". Mais l'élément le plus unificateur de l'oeuvre de Cohen est son lyrisme, qui s'est manifesté autant dans ses poèmes de jeunesse que dans ses écrits autobiographiques et ses carnets et même dans ses romans, particulièrement dans Belle du Seigneur. Si Cohen a renoncé à l'écriture en vers après Paroles juives, il n'a pas tourné le dos à la poéticité qui s'est exprimée dans la plupart de ses textes, par des apostrophes, des invocations ou des incantations à son peuple, à sa mère, à son épouse, aux femmes qui ont traversé sa vie, et à Dieu auquel pourtant il ne croyait pas. Cohen fut un des premiers écrivains contemporains à briser les barrières entre les genres, et à pratiquer une écriture plurielle capable de rendre le rythme du monde et des êtres, dans leur profonde unicité.