William Pfaff

La plus importante force a l'oeuvre en 1997 sera la campagne des Etats-Unis et de ses alliés pour incorporer le monde non occidental dans une économie globalisée. Ceux qui en sont responsables savent que cela apportera des bouleversements sociaux dramatiques, mais ils tiennent pour certain que l'occidentalisation est inévitable. Quand même, les implications sont révolutionnaires. De la Révolution Française au Nouvel Ordre International, l'occidentalisation dans le monde non occidental a provoqué de farouches résistances et luttes, des bouleversements culturels et sociaux, voire même la terreur et la guerre. L'Occident néglige cela à cause de l'esprit de clocher en ce qui concerne notre histoire, mais aussi à cause de notre déterminisme économique. Les Américains croient que le succès économique favorise la réussite personnelle de chacun au plan humain. Dans les milieux conventionnels, le commerce est considéré comme un bienfait irrésistible, en partie parce que les dirigeants américains peuvent à peine imaginer une alternative au matérialisme et aux valeurs politiques de l'Occident moderne. L'investissement aujourd'hui dans les pays non occidentaux est concédé comme étant une "histoire d'un capital agité et implacable qui se déplace continuellement d'un pays à l'autre à la recherche de marchés nouveaux et de main-d'oeuvre à bas salaires inexploitée", pour citer un compte-rendu typique. L'investissement international a "presque partout contribué à l'augmentation des salaires et du niveau de vie". Quand l'investisseur poursuit son chemin à la recherche de main d'oeuvre encore moins chère, les travailleurs qu'il laisse "traversent la rue et commencent à faire des ordinateurs et des voitures". Ainsi continue le raisonnement, la main invisible du marché bénit tout, et démontre que la cupidité est bonne, non seulement pour vous et moi, mais aussi pour ceux qui fabriquent nos biens pour une somme dérisoire par rapport à ce que nous payerions chez nous.

J'ai écrit dans le passé à propos de cette conception extrêmement sentimentale des rouages du marché international, et ne me répéterais pas sinon pour insister sur un point encore largement méconnu. La technologie, en internationalisant le marché du travail, a mis à la disposition de l'industrie une réserve inépuisable de main-d'oeuvre corvéable à merci. Le résultat est que le travailleur étranger n'a aucun pouvoir de négociation face à la multinationale, prête à poursuivre son chemin. Mais le travailleur, aux Etats-Unis ou dans n'importe quel pays avancé, n'a pas non plus ce pouvoir. La technologie et la mondialisation ont créé les conditions pour ce que l'économiste du XIXe siècle David Ricardo appelait la Loi d'Airain des Salaires puisse finalement fonctionner. Cette "loi" dit que les salaires se stabiliseront automatiquement au niveau de subsistance. La prévision de Ricardo ne s'était pas réalisée dans le passé parce que son hypothèse malthusienne de croissance continuelle de la population était fausse. Des marchés du travail limités au niveau national ont permis à la main-d'oeuvre de négocier, grâce à la pénurie. La mondialisation a mis fin à cela.

L'investissement international crée des emplois dans les secteurs nouvellement internationalisés des économies non occidentales, mais tend à détruire la production locale et l'agriculture qui ne peuvent rivaliser avec les importations des multinationales. Selon le spécialiste français Michel Husson, "hormis quelques rares exceptions, les pays du Tiers Monde créent moins d'emplois dès qu'ils s'ouvrent à la compétition mondiale" qu'auparavant. Cela peut être démontré, selon lui, en regardant les chiffres des balances commerciales. Néanmoins, nous ne traitons pas seulement d'économie. Dans le débat sur la globalisation et ses conséquences, l'argument politique à partir de l'histoire est fondamentalement négligé.

Les phénomènes politiques majeurs de ces quatre-vingt dernières années comprennent le bolchévisme en Russie, l'impérialisme japonais, le nationalisme et le communisme asiatiques, les nationalismes balkaniques et arabes, et le fondamentalisme islamique. On pourrait dire que chacun de ces évènements a été un violent effort pour se débarrasser, ou maîtriser, ou se venger de l'influence envahissante des forces économiques américaines ou européennes et des idées et valeurs occidentales perturbatrices.

La Chine reprend Hong-Kong cette année, comme revanche pour les guerres de l'opium. Qu'étaient ces guerres de l'opium sinon, de la part de la Grande-Bretagne, une initiative pour ouvrir un marché censé être bénéfique pour les consommateurs britanniques et indiens en fournissant en Chine un produit, l'opium, pour lequel il y avait déjà une demande importante? Qu'était la tentative du gouvernement chinois d'interdire ce commerce sinon (comme le dit l'Organisation Mondiale du Commerce) un cas de protectionnisme qui fut contraire au but recherché? C'est ce qui est effectivement arrivé. Et quelles en sont les conséquences aujourd'hui? Le Guatemala a signé un armistice national pour la fin de la guerre civile qui durait depuis 36 ans et qui était fondamentalement une lutte entre une paysannerie indienne maya et une élite d'origine espagnole dont les intérêts étaient liés au commerce international et à l'investissement étranger exploitant. L'Iran a réagi, et réagit encore, politiquement, aux efforts de la monarchie iranienne, encouragée par les Etats-Unis pendant les années soixante et soixante-dix, pour utiliser les revenus du pétrole iranien, géré par les Américains, afin d'occidentaliser le pays et en faire un acteur majeur dans l'économie internationale.

L'internationalisation de n'importe quelle économie non occidentale ébranle automatiquement les pratiques sociales, ainsi que les normes religieuses et culturelles. C'est littéralement une force subversive. Le romancier Lawrence Durrell a écrit sur l'impact de l'intrusion occidentale sur l'ensemble d'une communauté des Balkans: "ensemble tissé de manière si serré, si beau et symétrique comme un nid d'hirondelle". Il ajoutait, "nous le défaisons morceau par morceau, inconscients des dégâts que nous faisons".

Tôt ou tard, il y aura une réaction. Il n'est pas inconcevable qu'elle puisse être aussi importante que le bolchevisme ou le maoïsme. La hâte de l'Occident pour mondialiser la planète et abolir tout ce qu'il y avait auparavant pourrait un jour ressembler à la ruée des cochons de Gadara vers l'autodestruction.