William Pfaff

L'explosion protestataire des travailleurs de Corée du Sud ressemble aux grèves qui ont paralysé l'économie française en décembre 1995. Au-delà d'une signification et d'une particularité nationales des deux évènements, on peut déceler une révolte. Une révolte contre l'idée que ce serait aux travailleurs plutôt qu'aux investisseurs ou au patronat de payer le coût de la mondialisation. Les deux grèves ont rencontré une immense sympathie parmi la population, malgré tous les désagréments qu'elles lui ont causé. Chaque grève s'est réalisée par délégation dans la mesure où la population décida que les problèmes étaient importants pour le futur de la société et que les grévistes luttaient aussi pour elle. La population a toléré les gènes crées par les grèves, cautionnant ainsi indirectement les travailleurs dans un conflit où la plupart des gens n'étaient pas directement concernés. En Corée, lorsque le gouvernement a pris la décision de porter plainte contre les meneurs de grèves, l'affaire a pris une dimension politique majeure. Les grévistes ont mis ce fait en valeur, en tenant leurs conférences de presse dans les jardins de la cathédrale catholique de Séoul qui, dans une époque jadis autoritaire, était un sanctuaire pour les leaders partisans de la démocratie - tout comme pour Kim Young Sam, l'actuel président, alors jeune.

Kim Young Sam a déclenché cette crise en convoquant une cession du Parlement le 26 décembre à 6 heures du matin, sans en informer l'opposition. En seulement 7 minutes son parti a établi des changements radicaux dans la législation du travail. Les licenciements massifs ont été autorisés, l'emploi précaire et le remplacement des grévistes ont été facilités. De nouvelles règles concernant les heures de travail ont été imposées. Tout nouveau syndicat indépendant était interdit jusqu'à l'an 2000. La police politique sud-coréenne, qui a mauvaise réputation, a été renforcée. Le président a déclaré le 7 janvier dans un discours censé apaiser les grévistes que le pays devait avoir un main-d'œuvre plus flexible et que la nouvelle législation sur le travail était essentielle pour améliorer la compétitivité internationale et répondre aux demandes de l'O.C.D E, que le pays venait de rejoindre. La même argumentation est bien sur utilisée un peu partout car tous les pays rivalisent pour créer des marchés du travail toujours plus flexibles, ce qui signifie généralement une main d'oeuvre mal payée et docile.

Ceci n'est pas le cas des travailleurs sud-coréens. Seul un syndicat national est légalement autorisé, coopérant habituellement avec le patronat et le gouvernement, mais les salaires en Corée sont bons (et plus élevés qu'en Grande-Bretagne dans les secteurs-clés), même s'il est vrai que la durée du travail est plus élevée. Pourtant l'O.C.D.E a déjà félicité la Corée du Sud pour la flexibilité de sa main d'œuvre. Le problème actuel de la compétitivité de la Corée du Sud provient principalement des taux d'intérêts élevés et du coût de l'importante spéculation immobilière plutôt que du coût de la main-d'oeuvre elle-même. Cependant, le coût du travail est quelque chose sur lequel on peut agir, ou du moins c'est ce que pensait le gouvernement. La menace de l'arrestation des meneurs de la grève a risqué de provoquer des troubles encore plus grands et de faire rentrer dans le mouvement, aux côtés des syndicats illégaux, la Fédération Officielle des Syndicats de Corée.

De même que les grèves françaises, ces grèves ne sont pas dirigées contre les mutations technologiques ou le progrès dans l'industrie et les communications, bien que les bouleversements dans les schémas globaux du commerce et de l'industrie soient, à l'origine, technologiques. Les grévistes protestent contre l'idée que ce sont les travailleurs qui doivent payer le prix de la mondialisation. Pas les patrons qui, dans certains pays, et surtout aux U.S.A et en Grande-Bretagne ont grandement augmenté leurs parts dans les profits des entreprises. Pas les investisseurs. La doctrine qui prévaut aujourd'hui dans les affaires internationales est que la maximisation du rapport de capital est prioritaire sur toute autre responsabilité patronale. Cette priorité, tout comme la notion qu'une productivité industrielle et une compétitivité croissantes doivent être exigées tout d'abord de la main-d'oeuvre est le résultat de décisions arbitraires. Aucune loi économique n'indique que le rapport de capital est plus important pour la société que les avantages pour la main-d'oeuvre ou la communauté.

Le cas européen est significatif à cet égard. La croissance et les performances à l'exportation de l'Europe de l'Ouest demeurent fortes malgré des salaires élevés et le peu de flexibilité du travail (avec un haut niveau de chômage). Ajouté à l'évidence pratique que ceci procure, les Européens peuvent élaborer un modèle intellectuel en faveur des hauts salaires et de l'emploi, que l'on trouve aux U.S.A, en Grande-Bretagne... et en Corée du Sud. En Allemagne, en particulier, une main-d'oeuvre bien payée, stable et motivée est largement considérée comme un actif et un investissement importants pour le futur. Le modèle européen de "capitalisme social" y est encore largement défendu.

Le président de l'Assemblée Nationale française, Philippe Séguin, en appelle à une réaffirmation franco-allemande commune du capitalisme social, en opposition à la menace de ce qu'il nomme le "capitalisme totalitaire". L'agitation en Corée du Sud est l'expression pratique d'un débat théorique qui a à peine débuté, au moment où le capitalisme change de figure sous la pression des mutations technologiques. La main-d'oeuvre industrielle et l'opinion publique n'ont, jusqu'à présent, pas eu grande voix au chapitre. Mais ils peuvent, et commencent à avoir une influence importante sur la manière dont le débat s'achèvera.