Edward Luttwark

Le succès de Pat Buchanan ne fit qu'un temps, mais l'opinion en Amérique et ailleurs est toujours traumatisée par l'écho positif recueilli sur ses idées économiques - le protectionnisme pour relever les salaires! - parce qu'aujourd'hui il n'y a qu'une seule orthodoxie économique, enseignée et proclamée par presque tous les économistes universitaires, célébrée avec enthousiasme par Wall Street et par tous les grands entrepreneurs dirigeants, et de plus totalement acceptée par les démocrates, les républicains et la plupart des partis politiques européens.

Contre le pessimisme de Buchanan, la "pensée unique" maintient que les réalisations de l'économie américaine sont un énorme succès propulsé avant tout par les percées phénoménales des Nouveaux Titans de l'âge de l'information: les deux jumeaux légendaires Microsoft et Intel, et leurs émules: Apple, Novell, Cisco, Oracle, Bay Net, Sun Microsystems, Adobe Systems, America Online, MBC Soft, et autres. La plupart d'entre eux n'existaient même pas il y a vingt ans, mais aujourd'hui la valeur cumulée de leurs actions, quoique fluctuante, excède de beaucoup celle des géants industriels de l'ancien mode: General Motors, Ford ou Kodak. Au cours de l'ascension pour arriver à leur niveau actuel, ces Nouveaux Titans ont engendré plusieurs milliardaires et des centaines de millionnaires parmi leurs investisseurs de départ, tout en augmentant très substantiellement la richesse d'un nombre encore plus important d'actionnaires et de détenteurs de fonds de pension, ce qui contribue très largement à l'optimisme.

Il s'avère que chaque principe de l'orthodoxie en vigueur est défendu en citant ces succès. Le libre échange ou plus précisément l'effort américain incessant pour "globaliser" l'économie mondiale, en négociant la perte de marchés nationaux, d'investissements et de barrières douanières de toutes sortes, est surtout justifié en citant le succès des exportations américaines de haute technologie en général et plus particulièrement de logiciels. Face à cela, la perte nette de 1,4 millions d'emplois selon les plus basses estimations des enthousiastes du libre échange, causée par un excès chronique des importations américaines sur les exportations, est considérée comme très peu importante car ce ne serait là guère plus que des emplois qui ne mènent nulle part dans des industries sur le déclin.

La dérèglementation des télécommunications est justifiée de façon similaire par les merveilleuses opportunités qu'elle offre aux Nouveaux Titans et aux compagnies de téléphone et de télévision par câble qui promettent toutes d'ouvrir les autoroutes de l'information, et déjà l'Internet accessible pour tous. Au cours de ce processus, les compagnies de téléphone régionales existantes, les "Baby Bells", vont disparaître sauf à devenir radicalement plus efficaces. A ce jour, elles sont encore des monopoles contrôlées par des conseils d'administration locaux et en tant que tels elles sont encore suffisamment protégées de la concurrence pour être de solides employeurs, qui payent bien, et de généreux partisans de tout sortes d'activités pour la communauté. Mais l'orthodoxie en vigueur n'accorde aucun mérite à tout ce qui gêne la pure efficacité, avec l'idée implicite qu'il va de soi que la société n'existe que pour servir l'économie et non l'inverse.

Certes, le Secrétaire du Ministère du Travail et d'autres membres de l'Administration Clinton se sont mis, de façon plutôt soudaine, à critiquer les licenciements massifs des grandes compagnies en général et de AT & T en particulier. Mais au même moment, cette administration préconisait de façon enthousiaste la dérèglementation des télécommunications et la Loi de Concurrence de 1995, qui autorise les compagnies de téléphone régionales, les entreprises de communication longue distance (AT & T, MCI, Sprint et autres) et les diffuseurs par câble d'offrir indifféremment télévisions locales, nationales et autres données par câble sans aucune restriction. Cela prendra sans doute un certain temps pour que les entreprises de communication longues distances puissent équiper tous les foyers et les bureaux, toutefois les réseaux des compagnies de télévisions par câble sont déjà en place et peuvent immédiatement servir au trafic téléphonique. Les compagnies de téléphone régionales devront par conséquent faire exactement ce que fait AT & T, c'est-à-dire licencier des dizaines de milliers d'employés pour devenir plus rentables et plus efficaces. C'est un cas classique de fausse bonne conscience: l'administration Clinton déplore avec beaucoup de verbiage sentimental les conséquences mêmes de l'économie qu'elle s'efforce de mettre en place.

Par dessus tout, le succès des Nouveaux Titans est régulièrement invoqué pour affirmer qu'aucun dommage réel n'est causé par les réductions d'effectifs, les "dégraissages" des entreprises en raison de l'automatisation informatisée. Cette dernière est ainsi mise en évidence, qui génère ses propres emplois: les logiciels doivent être écrits, les fabrications sur commande préparées, les ordinateurs et les périphériques fabriqués et entretenus. Selon l'orthodoxie en vigueur les "dégraissages" signifient simplement que certains américains sont forcés de se diriger vers de nouveaux emplois. La GM peut vous licencier mais Microsoft vous embauche et les emplois chez Microsoft sont meilleurs. Buchanan n'est évidemment pas dans le bon parti pour mettre en avant les intérêts des employés les plus faiblement payés et des chômeurs sans ressources. Il est également contaminé par les idéologies de l'extrême droite. Ses déclarations passées ont été jugées comme antisémites aussi bien par la Ligue Anti-Diffamation que par le gourou de l'extrême droite lui-même, Bill Beckley, fondateur de la National Review. Et comme l'avait suggéré Churchill à Hitler par voie d'un subordonné, l'antisémitisme "met en appétit mais ne tient pas la distance". Le sort de Buchanan livré aux média montre bien la pertinence de ce conseil.

La joie exubérante de Buchanan à offenser autant de personnes que possible ne signifie pas toutefois que sa politique économique est à coté de la plaque. Il suffit pour cela de jeter un oeil aux listes d'effectifs des Nouveaux Titans, par opposition à la valeur de leurs actions, pour voir que son pessimisme est fondé et que l'orthodoxie en vigueur a tort. Microsoft et Intel, fabuleusement cotées à Wall Street, ont un total cumulé de 48.100 employés selon les derniers chiffres, par rapport à 325.300 employés chez Ford (dont plus de la moitié d'entre-eux aux Etats-Unis). En fait, l'ensemble des Nouveaux Titans a un total cumulé de 128.000 employés, soit moins de la moitié du nombre d'employés Ford à travers le monde.

Il y a bien sûr d'autres Nouveaux Titans hors de l'industrie informatique, qui sont également partis de rien; des entreprises aussi diverses que Southwest Airlines, les chaussures Nike, Charles Schwab le discounter, Genetech et autres entreprises de bio-technologie, les fabricants informatiques de hardware tels que Seagate, Compaq et autres. Néanmoins, l'ensemble d'entre-eux n'emploie également pas autant d'américains que Ford à lui seul, sans parler de Général Motors (721.000 selon les derniers chiffres, dont la moitié aux Etats-Unis). Les conséquences de ces simples chiffres sont énormes. Qu'arriverait il aux Etats-Unis si les visions d'une économie High Tech à la Bill Gates et Al Gore, venaient à se concrétiser? L'indice Dow Jones monterait sans aucun doute très haut et créerait encore plus de milliardaires et de millionnaires. Entre temps, avec le remplacement de la GM, Ford et Kodak (132.600 employés), Dupont (125.000) et tous les autres fabricants "vieux jeu" (c'est-à-dire à croissance lente) le nombre total d'emplois normalement payés dans l'économie américaine se réduirait à une fraction des niveaux actuels.

Les Nouveaux Titans vendent leurs produits dans le monde entier et peuvent se permettre d'ignorer l'axiome de base du Fordisme: un salaire journalier de 5 $ en 1914 (le Wall Street Journal appelait cela un "crime économique") pour assembler un modèle de voiture que les salariés des chaînes de montage devaient être capables de s'acheter. Ce n'est plus vrai, les Nouveaux Titans peuvent prospérer en fournissant seulement l'élite ou la semi-élite mondiale: acheteurs de PC, de logiciels et de billets d'avions... Avec la globalisation, la production de masse n'implique plus une consommation de masse nationale: demandez simplement à un mexicain qui assemble une voiture Ford à Hermosillo pour 100 à 150 dollars la semaine s'il peut posséder une voiture. Il en découle que la théorie de l'équilibre parfait du "dégraissage" est complètement fausse: si la GM vous renvoie, Microsoft ne vous embauchera pas. Vous n'êtes pas formé et Microsoft ne voit pas l'intérêt d'employer des ouvriers, des ploucs sans éducation gâtés par les trop bons salaires que l'on offrait jadis pour un emploi à la chaîne qui ne demandait aucun travail intellectuel. Si vous êtes "formé", Microsoft ne vous engagera d'ailleurs pas non plus. L'expédition des logiciels pré-emballés, développés par quelques esprits brillants, ne demande désormais que peu de main d'oeuvre. La technologie de l'information, en d'autres mots, n'est pas créatrice d'emplois. C'est un " trou noir" d'emploi comme le diraient les physiciens: elle détruit par millions les emplois de bureau et les emplois administratifs et ne propose que relativement peu d'emplois propres.

De plus, c'est l'évidence même, ce qui compte pour Microsoft compte pour l'industrie de la haute technologie en général. L'industrie a principalement besoin d'ingénieurs et voilà que le salaire annuel moyen entre 1968 et 1995, avantages divers inclus, d'un ingénieur avec dix ans d'expérience a diminué de 13 % en dollars constants. Bien évidemment, il y a eu sur-offre d'ingénieurs. Ce qui signifie que les Nouveaux Titans qui n'emploient pas de ploucs sans éducation n'emploient pas non plus beaucoup d'ingénieurs. Autant pour l'actuel remède universel au chômage qui est de vouloir donner une éducation haute technologie à tous: produire plus d'ingénieurs ajouterait simplement à leur sur-offre!

Il est vrai que les emplois dans le commerce, les services de santé et les petites entreprises de service du style toilettage pour chiens à domicile continuent d'augmenter, et ce à tel point que le taux de chômage officiel a pu descendre malgré toutes les réductions d'effectif. Le nombre de ces emplois va sans aucun doute continuer encore à augmenter mais c'est une bien maigre consolation. Comme chacun sait, le salaire moyen a fortement décliné ces dernières années, précisément parce que tellement d'Américains travaillent aujourd'hui dans ces emplois du tertiaire mal payés. Le secret de la très enviée capacité de l'économie américaine à créer des emplois n'est pas un mystère: c'est assez facile d'employer des gens lorsqu'ils sont si peu chers à l'embauche et si faciles à renvoyer. Ce n'est pas uniquement Wal-Mart (434.000 employés), Sears (40.300) ou Mc Donald's (177.000) qui payent très peu par rapport à General Motors, aujourd'hui même les banques sont de piètres employeurs.

Ce qui est arrivé aux salaires bas de gamme dans le secteur financier pourtant en essor et lieu de reproduction par excellence de millionnaires et de milliardaires, illustre parfaitement le paradoxe d'une économie de plus en plus riche dans laquelle de plus en plus d'américains sont de moins en moins prospères. Ceci est l'un des résultats (il y en a bien d'autres) du turbo-capitalisme, lui même effet combiné d'un changement technologique rapide, d'un retrait des contrôles d'Etat et de la globalisation. En accélérant les changements structurels de l'économie, le turbo-capitalisme récompense les gens agiles et formés, mais pénalise la grosse masse des gens ordinaires qui ne peuvent pas rapidement passer à quelque chose de meilleur lorsque leurs emplois sont supprimés ou dévalorisés. Lorsqu'il s'agit de courir vite, certains vont courir encore bien plus vite que nécessaire, mais la plupart vont être laissés sur le bord du chemin.

L'orthodoxie dominante a un remède miracle: la croissance économique, encore et encore et toujours. Mais cela ne convainc plus personne. Tout d'abord, une autre partie de l'orthodoxie prône la rigueur monétaire et les taux d'intérêts élevés pour ralentir la croissance dès qu'elle commence à accélérer afin d'empêcher l'inflation. De plus, l'économie américaine a connu énormément de croissance depuis 1978 mais les salaires de sept américains sur dix ont baissé. Lentement, très lentement, grâce au succès de candidats excentriques comme Perot et Buchanan, l'impossible est devenu possible: dans un pays où le culte de l'économie de marché est une véritable religion nationale, où les premières victimes du turbo-capitalisme sont même plus anti-gouvernementales que ses principaux bénéficiaires, on commence à se rendre compte vaguement que les remèdes aux inégalités de revenus sont en fait politiques. Aux Etats-Unis, nous n'avons à ce jour pas encore eu de candidat en faveur d'un impôt direct sur les fortunes mais nous avons eu Buchanan. Ayant débuté par des chansons anti-avortement pour appâter les troupes du "droit à la vie" (ils ont des activistes dans chaque comté de chaque état), par des discours sur la famille et les enfants, par l'anti-homosexualité, etc..., la campagne de Buchanan a fini par prendre position pour ce qui est en fait une intervention de l'Etat contre le turbo-capitalisme, à son propre étonnement sans doute.

On ne peut pas dire que les solutions de Buchanan étaient totalement dénuées de substance, comme ses détracteurs déchaînés ne cessaient de le dire. Face à une Amérique Microsoft dont le Produit National Brut serait énorme mais dont les employés payés seraient très peu nombreux, l'Amérique protectionniste de Buchanan aurait en quelque sorte un PNB inférieur mais une base bien plus prospère d'employés de bureau et industriels, la "classe moyenne" du discours américain contemporain - en réalité une masse de gens nettement sans argent située entre celle des exclus et des celle des dominants, et non une bourgeoisie entre prolétariat et classe supérieure.

Si les importations étaient réduites par les tarifs douaniers élevés de Buchanan, tous les Américains y perdraient en tant que consommateurs parce qu'ils seraient forcés d'acheter des bien américains plus chers et/ou de qualité inférieure au lieu de choisir parmi la production mondiale la plus compétitive. Les employés américains de l'industrie ou du secteur tertiaire seraient également pénalisés en tant que clients mais ils seraient largement gagnants dans l'ensemble car la production de ces biens américains plus chers et de qualité inférieure, protégés par des barrières douanières feraient des miracles pour leurs salaires, en augmentant la demande de main d'oeuvre. Bien sûr, les exportations seraient réduites parce que même si les autres pays ne se vengeaient pas en élevant aussi des barrières commerciales, leur propre capacité d'achat de biens et de services américains diminuerait. Cela rognerait une partie des gains des employés de l'industrie américaine, mais pas tant que ça étant donné le déséquilibre commercial actuel. Par rapport à cela, les américains prospères perdraient sur les deux plans: premièrement, parce qu'ils consomment des biens d'importation disproportionnellement et deuxièmement parce qu'ils se taillent la part de lion des bénéfices de la globalisation.

La proposition de Buchanan de stopper l'immigration a été tournée en ridicule mais cela aurait certainement augmenté les revenus des américains les plus pauvres. Ironiquement, la classe inférieure noire urbaine, un groupe dont il est improbable qu'il vote pour Buchanan, en aurait retiré le plus de bénéfices. Si les immigrants travailleurs mexicains et d'Amérique centrale, tant légaux qu'illégaux, qui travaillent à l'heure actuelle en tant que jardiniers, domestiques ou employés dans des entreprises de nettoyage et de main d'oeuvre manuelle étaient écartés, ces emplois seraient disponibles pour les Américains les moins qualifiés. Mal payés et avec très peu d'avantages divers ces emplois sont néanmoins les seuls que beaucoup d'américains peuvent occuper. A présent ces Américains là sont au chômage ou employés au bas de l'échelle de l'industrie du crime, ce qui coûte très cher au pays.

Lorsque la grande Dépression des années 30 a ravagé la vie des gens dans toutes les parties du monde suffisamment développées pour participer à l'économie internationale, pratiquement tous les banquiers et les économistes universitaires étaient d'accord pour dire que le seul remède possible était de réduire les dépenses du gouvernement. Nous savons aujourd'hui qu'il en était exactement l'inverse, qu'on aurait pu beaucoup faire simplement en faisant marcher la planche à billets pour financer les dépenses du gouvernement. A ce moment là toutefois, les politiciens respectables ne pouvaient qu'être d'accord avec une opinion professionnelle respectable, laissant le soin à quelques politiciens extrémistes et marginaux de relever le défi de la sagesse professionnelle (Mosley en Grande Bretagne sans succès; Hitler en Allemagne avec trop de succès). En l'absence d'une nouvelle économie politique de redistribution, si ce n'est de re-régulation, capable d'affronter le turbo-capitalisme d'aujourd'hui et tout particulièrement l'appauvrissement de 80 % de travailleurs, les Etats-Unis pourraient bien terminer avec le Buchananisme.

Jusqu'à présent, les démocrates ou les républicains modérés tout comme les partis politiques d'Europe de l'ouest, n'ont pas du tout réussi à répondre au très fort sentiment d'insécurité économique personnelle qui touche tant de leurs électeurs. Au lieu de cela, ils ont promis plus de croissance grâce à la magie d'une économie encore plus dynamique. Tandis que les partis de centre, centre-droite dans la plupart des pays, se contredisent maintenant en prêchant à la fois des "valeurs familiales" immuables et un changement économique dynamique, les partis de centre-gauche et de gauche offrent eux à la fois plus "d'assistanat social" et un changement économique dynamique. Mais ce que la plupart des gens veulent aux Etats Unis tout comme en Europe? ce n'est pas la possibilité d'avoir de meilleurs emplois ou des revenus plus importants grâce à la croissance économique - ils soupçonnent à juste titre que leurs revenus n'augmenteront pas - mais plutôt de la sécurité pour les emplois et les revenus qu'ils ont déjà, lesquels sont menacés autant par des changements structuraux causés par la croissance que par le manque de croissance économique. La seule chose que la majorité ne souhaite pas, c'est plus d'assistance. Les gens qui sont employés et qui gagnent un salaire, même ceux qui gagnent peut-être très bien leur vie mais qui craignent pour leur avenir économique, en ont assez des partis politiques qui veulent taxer plus lourdement leurs revenus incertains dans le but d'aider ceux qui ne travaillent pas et de nourrir l'énorme et inefficace bureaucratie qui se trouve entre eux et les assistés.

Un vaste segment du spectre politique est ainsi laissé vacant par les contradictions du centre droite d'une part et par l'assistancialisme de gauche d'autre part. En politique américaine, c'était la place brièvement occupée durant l'élection de 1992 par Ross Perot, qui surchargea son message de sécurité économique entre toutes sortes de préoccupations bizarres. Et ceci est la place aussi qui a été brièvement occupé par Buchanan.

En fait, avec tout son américanisme exaspéré, il n'y avait rien de spécifiquement américain dans le message de Buchanan. Le turbo-capitalisme est un phénomène global. La réaction qu'il provoque l'est également. Les victoires néo-communistes en Hongrie, Pologne et Russie, les émeutes et grèves françaises, le vote "non" victorieux en Italie sur le référendum de la libéralisation, même la défaite en Suède de Carl Bildt durant les dernières élections générales - tous ces évènements découlent des mêmes causes que le Buchananisme.

Si une nouvelle économie politique ne peut pas émerger pour apprivoiser cette nouvelle force, il se peut bien que le populisme sous ses différentes formes locales en vienne à dominer les politiques, tant américaine qu'européenne. Dans tous les cas, il faudrait qu'il promette plus de sécurité économique personnelle aux grandes masses des employés de bureaux et des commerçants, des travailleurs industriels et des fonctionnaires qui sont tous actuellement menacés par la recherche de l'efficacité et donc le chômage. Dans certains cas, il se peut qu'il acquiert une résonance fascisante en ajoutant des positions racistes et autoritaires. Ce qui fait que cette conséquence est moins improbable qu'elle n'y parait, c'est la possibilité que la grande déflation dure encore longtemps, une décennie et même plus sans doute. Il s'avère que nous sommes dans la phase de "sur-offre de tout" du cycle global de la demande et du développement technologique. Le résultat en est le chômage chronique et mondial. Il y a deux décennies, nous étions dans une situation inverse, de "pénurie de tout", phase inflationnaire du cycle. Mais le résultat de la pénurie des années soixante dix fut une recrudescence du progrès technologique. Les techniques agricoles, dont le développement a été stimulé précisément par les prix élevés causés par les manques pressentis ou anticipés, ont produit la révolution verte qui a multiplié la production du riz, du blé et du maïs. De façon similaire, les prix pétroliers très élevés ont propulsé les améliorations complexes de la production d'énergie et les techniques de conservation, alors que les prix élevés des minéraux ont promu de vastes substitutions. Finalement, le manque de main d'oeuvre qui a causé l'inflation des revenus dans les années soixante dix, a puissamment augmenté le recours à l'automatisation et à la robotisation dans toutes les économies développées. Lorsque l'on regarde en arrière ce que l'on peut voir, dans la première phase du cycle, c'est la technologie existante appliquée aux ressources naturelles du monde, plus une population croissante, qui entraînent la pénurie et l'augmentation des prix (l'inflation). Dans la seconde phase, cette même pénurie stimule le développement de nouvelles technologies alors que les prix sont toujours en augmentation, ce qui fait que la stimulation est maintenue. Finalement, dans la troisième phase, c'est-à-dire aujourd'hui, les nouvelles technologies appliquées aux ressources naturelles mondiale mènent à l'abondance et à la chute des prix (déflation).

Durant les deux premières phases, le chômage est bas parce que la main d'oeuvre est employée dans la lutte contre les limitations technologiques, dans la lutte contre la pénurie. Durant la troisième phase, le chômage est élevé, parce que les nouvelles techniques développés avec succès pour surmonter la pénurie mènent à l'abondance de telle manière qu'il n'y a aucun effort pour augmenter la production en engageant toute la main d'oeuvre disponible. Nous sommes actuellement dans cette troisième phase, au cas où personne ne l'aurait remarqué, la phase du chômage global et chronique. Il y a également une quatrième phase (sans laquelle nous ne serions pas capable de retourner à la première phase du cycle), dans laquelle la demande augmente parce que il y a croissance économique, augmentation des revenus et augmentation de la demande, et ainsi réamorcement du cycle. Quand commencera cette quatrième phase d'inflation et de plein emploi est la question que tout le monde se pose. Pour l'instant, il y a seulement des solutions politiques qui pourraient surmonter les conséquences de l'abondance de la troisième phase. Elles doivent être politiques parce que l'arsenal des théories économiques est inefficace. La solution à la Bill Gates - une éducation haute technologie pour tous et pour créer des emplois dans la haute technologie - ne marche tout simplement pas, même aux Etats-Unis, patrie des Nouveaux Titans et de la plupart des leaders mondiaux de l'industrie du software et du high-tech en général.

Pour le moment nous n'avons que le centralisme bancaire. En quelque sorte les Américains qui ont voté pour Bush, Perot ou Clinton en 1992, et ensuite pour Newt Gingrich en 1994, sont actuellement gouvernés par le directeur de la Réserve Fédérale, tout comme les Allemands sont gouvernés par la Bundesbank, les Japonais par le Nihon Ginko, etc... Les banques centrales continuent à jouer leur atout-maître en combattant la haute inflation au moyen de taux d'intérêts élevés et de restrictions au crédit, sans tenir compte de la situation des gens.

L'incroyable pouvoir du centralisme bancaire est soutenu par presque toute l'opinion professionnelle "respectable", comme il l'était dans les années trente. Il est par conséquent idiot de critiquer ces banquiers personnellement. Ils ne décident rien de leur propre chef. Ils démontrent simplement, appliquent et énoncent une doctrine consensuelle aussi incontestable dans son domaine que l'Immaculée Conception. De plus, la banque centrale jouit des soutiens politiques tant de la droite que de la gauche conventionnelle, sans parler du centre dont les opinions coincident parfaitement avec l'opinion professionnelle respectable.

Pour les détenteurs de Bons du trésor, tout particulièrement les vrais riches (contrairement aux gens pauvres avec de l'argent, qu'ils spéculent), la bagarre contre l'inflation ou mieux encore, l'achèvement de la déflation, est bien évidement la seule vache sacrée entre toutes. Mais le Culte de la banque centrale serait politiquement faible s'il n'avait toutefois pas le soutien de la gauche. Une gauche passive partout, très préoccupée par le bien-être des gens ordinaires mais absolument pas prête à risquer une action économique novatrice en leur faveur. Pour cette gauche, le courant majeur partout aujourd'hui, la seule vérité est aussi la formule sacrée de la banque centrale qui dit que l'inflation est la taxe la plus cruelle. Ceci est vrai dans l'absolu: ceux qui ont déjà des acquis deviennent plus riches alors que ceux qui n'en ont pas doivent payer beaucoup plus. L'inflation est déroutante, créant des opportunités de faire de l'argent facilement pour les spéculateurs habiles alors que les honnêtes gens à salaire fixe restent en arrière. Cette même déroute provoque des distorsions dans l'économie, plus visibles encore lorsque il y a hyperinflation (lorsque les personnes courent pour dépenser plutôt que de travailler).

Chaque personne qui croit que l'humiliation, l'irritation, le doute sur soi, l'impuissance et l'appauvrissement matériel qu'a infligé le chômage à un citoyen sur quinze (USA, GB) ou un sur dix (France, Allemagne) sont pires que quelques pertes dans le PNB, et pire que les inconvénients qu'apporte et l'inflation, devrait s'opposer au culte de la banque centrale pendant cette troisième phase de déflation. En ce qui concerne les inégalités de richesse ou de revenus excessifs, les impôts peuvent certainement compenser la "taxe la plus cruelle". Le PNB en souffrirait-il? Bien sûr. Mais aux USA, et pas seulement là, le PNB peut se permettre de souffrir, ayant connu une croissance alors que huit citoyens sur dix n'ont pas réussi à en profiter.

Le turbo-capitalisme n'est pas causé par la déflation. Les changements structurels accélérés et socialement destructeurs, dans les emplois, les entreprises, les industries et les localités ont été introduits par l'effet libérateur de la dérégulation, de la privatisation et de la globalisation. Le turbo-capitalisme accompagne simplement l'actuelle déflation de troisième phase. Défaire ces causes impliquerait beaucoup plus d'interventionnisme dans l'économie et le commerce mondiaux et serait beaucoup moins efficace que de remplacer le culte de la banque centrale par le plein emploi, en tolérant l'inflation qui en résulterait et en s'appuyant sur l'impôt sur les grandes fortunes pour éliminer les inégalités.

Aujourd'hui, la pensée économique des démocrates et des républicains, des conservateurs et des progressistes, est interchangeable sur bien des points. Sous différentes étiquettes, ils ont tous le culte de la banque centrale lorsque il s'agit de politique financière et d'emploi. Ce qui convient d'ailleurs parfaitement à la droite. Seule une politique d'inflation couplée à une taxe sur les grandes fortunes pourrait différencier une gauche réellement active.