Karel Bartosek

Une guerre de documents a éclaté en France sur la véracité du témoignage d'Artur London, auteur de l'Aveu, immortalisé par le film de Costa Gavras avec Yves Montand. Un historien tchèque, Karel Bartosek, s'appuyant sur les documents puisés dans les archives du parti communiste tchécoslovaque ouvertes après la révolution de velours de 1989, a mis en cause dans un livre intitulé Les Aveux des archives la sincérité de ce récit d'aveux extorqués lors d'un procès stalinien. Il reproche à l'auteur du best-seller publié en 1968, devenu symbole du "socialisme à visage humain", d'avoir été lui-même une sorte de commissaire rouge pourchassant tous ceux qui n'approuvaient pas totalement "la ligne" de l'Internationale communiste, avant d'être à son tour victime des purges staliniennes à Prague. Il l'accuse d'avoir occulté son rôle d'apparatchik stalinien aussi pendant la guerre d'Espagne, au sein des Brigades Internationales où il collaborait en fait avec les services secrets soviétiques, puis en France dans la Résistance et dans la Tchécoslovaquie communiste de l'après-guerre. L'ancien vice-ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères, condamné à la prison à perpétuité en 1952 dans un procès stalinien — dont 11 co-accusés, parmi lesquels Rudolf Slansky, ont été pendus — libéré en 1955, puis réhabilité, est accusé d'avoir organisé après-guerre avec sa femme un réseau d'espionnage en France à l'insu du PC français.

Bartosek apporte par ailleurs dans son ouvrage des documents sur le financement clandestin du Parti Communiste Français dans les années cinquante par son parti frère tchèque. Le livre a soulevé une vive polémique, certains, y compris la famille London, dénonçant dans la presse une "manipulation historique", une "mauvaise foi aux limites de l'indignité", d'autres défendant l'intégrité et le professionnalisme de l'historien. La veuve d'Artur London, Lise London, après s'être élevée contre "cette campagne pleine d'ignominies", qui s'apparente selon elle au révisionnisme niant l'existence des chambres à gaz, a décidé de passer à la contre-offensive. Elle va publier chez Gallimard, l'éditeur de l'Aveu, un document que son mari lui avait fait parvenir clandestinement de sa prison entre février et mai 1954 et qui avait servi de canevas pour le roman. Il sera accompagné d'un texte de Jorge Semprun, ancien ministre espagnol de la Culture. Ce document devrait contredire une autre confession d'Artur London datée de 1955, complaisante à l'égard du régime communiste, trouvée et citée par Karel Bartosek. Selon la famille, ce document avait été rédigé dans l'espoir d'une réhabilitation. Quand au financement clandestin du PCF, l'actuel patron du parti Robert Hue a rappelé que le PCF avait ouvert, dès 1990, ses archives aux historiens, tout en rendant hommage à Lise London.

Karel Bartosek s'attendait à ce déchaînement de passions. Mais pour lui, le poids de son ouvrage se situe ailleurs. "J'ai surtout voulu ébranler le mythe selon lequel la répression n'a concerné que les communistes". En somme, que le système n'ayant broyé que les hommes qui avaient choisi de le servir, était une simple déviation. Il relève qu'entre 1948, date du "Coup de Prague" qui a porté les communistes au pouvoir, et 1954, "les communistes représentent environ 5% des condamnés à mort et 1% des morts".