Tom Boyle

Avec A Friend Of the Earth, dont l'action se déroule de 1950 à 2025, Tom C. Boyle (connu aussi sous le pseudonyme de Tom "Coraghessan" Boyle) a surpris, mais non déconcerté, ses fidèles lecteurs. Certes, ses divers recueils de nouvelles, publiées en français pour la plupart chez Grasset, avaient laissé entrevoir tout l'intérêt que suscitait la veine "Orweilienne" pour l'auteur. Mais sur un ton beaucoup plus léger. Jusqu'à ce livre, diffusé fin 2000, T.C. Boyle est surtout connu pour ses livres historiques. Une histoire librement revisitée, celle de la découverte de l'Afrique par les Européens, avec Water Music, celle d'un "entre-deux" de l'Amérique avec Riven Rock et Wellville (inspirée de la biographie du Docteur Kellogs, réputé à titre posthume pour ses flocons d'avoine, et adapté à l'écran par Alan Parker: Aux bons soins du docteur Kellogs, en français). Ce qui lui vaut d'être qualifié d'auteur "post-moderniste". Avec beaucoup d'humour — caustique — et l'élégance du désespoir, il est le contempteur des dérives du rêve américain. Il touchera pourtant à l'universel avec América (traduit ainsi dans la plupart des langues occidentales, à partir du titre The Tortilla Curtain, ou le "rideau à trous", celui des blinis, des crêpes, ou des pancakes: celui qui n'arrêta pas plus les Arabes au Sud de la Loire qu'autrefois les Nordiques aux bords de la Neva). Ce titre, mettant aux prises un petit-bourgeois "éclairé", un très "honnête homme", et un immigré mexicain aussi ignare et frustre qu'obstiné à survivre, a eu un immense retentissement, notamment en Allemagne. Tom C. Boyle est avant tout un conteur. Capable d'amalgamer les anecdotes véridiques et les vantardises d'un cénacle d'amis, son Club des Raconteurs (auquel il dédie l'un de ses livres), et ses multiples expériences vécues de très près. Cela se vérifie dans Au bout du monde (World's End), roman qui lui permet d'excorciser ses peurs et ses doutes. Il mène le lecteur de sa région d'origine, aux temps de la colonisation hollandaise des rives de l'Hudson, à ce "diable vauvert" de Barrow, en Alaska, où un personnage paternel (le sien, en partie) est parti renoncer, voire expier la trahison d'idéaux utopiques. Des idéaux de boyscouts, d'activistes libertaires. Au bout du monde ne se résume pas, sinon ainsi: c'est du Dos Passos condensé et élastique, car couvrant plusieurs siècles. Il a vécu "à la fortune du pot" (notamment celle d'une tentative de faire pousser de la marijuana entre Los Angeles et San Francisco; ce sera Budding Prospects, ou La belle affaire, traduit pour l'éditeur français Phébus sous ce titre). Mais il est totalement entré en littérature après avoir suivir les cours de l'université de Iowa. Les ateliers d'écriture (creative workshops) ont réellement transformé sa vision et donné un sens à son existence cahotique et, pour une large part, végétative... dans l'attente d'un meilleur qu'il cherche dans la musique et le copinage avec d'autres personnages aussi picaresques que lui-même. Il commence alors à publier des nouvelles et s'imprègne de la construction narrative "à la Dickens". Vu de francophonie, c'est du Zola parfois, du Jules Romains souvent, et la verve des Dumas tempérée par un souci de ne jamais bâcler (l'emploi des expressions justes, en diverses langues, est remarquable: ne cherchez pas chez Boyle un "Ah, ah !" en espagnol, mais trouvez de nombreux mots français, castillans, germaniques). Mais c'est surtout un Voltaire peu soucieux de polémiquer autrement qu'au travers des commentaires que suscitent ses livres. Une imagination très féconde, un sens de l'observation affuté, une formidable volonté d'artisan de la langue, font de T.C. Boyle l'un des auteurs nord-américains les plus adulés, avec Pynchon et Vonnegut. Cette dévotion complice n'est pas imméritée. Le personnage est souvent un peu distant, voire hautain. Ses étudiants de l'atelier d'écriture de l'université de Californie du Sud lui vouent, de ce fait, une déférente admiration teintée de dépit: il a pris ses distances, soigne son image d'auteur célèbre. Mais il sait les stimuler et, discrètement, trouver des débouchés à leurs talents. Ce sont eux, et d'autres auteurs déja publiés qu'il a inspiré, qui contribueront le mieux à assurer sa postérité: au fil des ans, cet auteur, distingué par un prix Faulkner et un prix Médicis étranger, contribue à créer, sinon un courant, du moins une onde de propagation littéraire.