Gordon Brotherston

Quatre manuscrits mayas précolombiens, dont parmi eux le superbe Dresden Codex, ont échappé aux feux de joie chrétiens. Ils traitent principalement d'astronomie et de sujets rituels. Pendant longtemps, seul le contenu thématique a pu être lu, mais maintenant que les principes phonétiques de l'écriture maya ont été reconnus, le déchiffrage total est proche. Des centaines d'inscriptions moins ésotériques sur des stèles et des murs de temples ont déjà rapporté un millénaire d'histoire dynastique. Environ trente livres pré-cortésiens en peau de daim et papier subsistent dans les hautes terres du centre du Mexique, mais leur écriture (parfois reléguée à de la pictographie) est davantage éloignée de la nôtre. Gordon Brotherston, qui en est un expert, l'appelle iconique: "intégrer dans un état holistique ce qui pour nous sont les concepts distincts de lettre, peinture et arithmétique, c'est faire positivement fi des notions occidentales d'écriture: des fruits dans un arbre rendent compte des unités de temps; l'indication d'un lieu détermine aussi une date; un oiseau sert à caractériser et dater l'espace à travers lequel il vole". L'un des plus beaux exemples d`information codée dans l'écriture iconique est la célèbre Pierre du Calendrier aztèque, ou Pierre du Soleil. Brotherston débrouille ce mouvement d'horlogerie pétrifié et ces images sculptées étrangères pour découvrir une histoire du monde sur un monolithe de douze pieds. Il se tournc vers le Nahuatl alphabétique des Annales de Cuauhtitlan post conquête, où l'histoire des quatre Soleils (les âges antérieurs détruits par les cataclysmes), qui à la fois précède et est inhérente à notre ère culturelle, correspond point par point à la Pierre du Soleil.

Les scribes méso-américains qui survécurent à la conquête espagnole tentèrent de sauver leur littérature prohibée en copiant les textes en alphabet romain. Le Popol Vuh, traduit dans les années 1550 par Quiché Maya, ressort comme étant "la Bible du continent et une oeuvre majeure de la littérature mondiale". Son intégration de la cosmogonie, de la géographie, de l'identité ethnique et de l'histoire est comparable à l'Ancien Testament ou aux Vedas. Toujours éveillé aux échos, Brotherston souligne les parallèles spécifiques entre le Popol Vuh et d'autres mythologies américaines. Les héros jumeaux mayas peuvent être retrouvés chez les Hopi, les Navajo et d'autres peuples du nord. Et le remarquable mythe de la rébellion des outils et des animaux domestiques — qui conduisit Alejo Carpentier a célébrer le Popol Vuh comme "la seule cosmogonie à avoir sentie la menace des machines" — apparaît dans un manuscrit Quechua du Pérou. La modélisation du cosmos en quatre quartiers réunis par un cinquième principe est partagée par quasiment chaque culture américaine, des Mapuche du Chili aux Siksika du Canada. Les couleurs spécifiques assignées aux points cardinaux sont souvent les mêmes, et ce n'est pas seulement l'espace qui est disposé en quinconce, mais aussi le temps. Le nombre, la succession et les détails des soleils résumés dans la Pierre du Soleil du principal temple des Aztèques reviennent, de manière identique, dans l'énorme disque d'or qui parait les Coricancha à Cuzco. En effet, le nom de l'Etat inca, Tahuantinsuyu, veut dire "les quatre quartiers réunis", l'unité devenant axiomatique.

La définition de Brotherston du texte n'est pas confinée aux idées occidentales sur ce qui qualifie l'écriture. Celui-ci inclut des témoignages nord-américains comme des cartes, des comptes d'hiver sur des peaux de daim peintes et des bâtons gravés, et certains Sud-Américains comme le quipu inca, le système de cordes nouées qui sert à diriger un empire des plus grands et des plus minutieusement administrés au monde. A part le fait d'établir que les quipus utilisaient l'arithmétique et le zéro, les savants ont été incapables de lire le peu qui a survécu. Mais il y a de bonnes raisons de penser qu'ils étaient plus qu'un expédient mnémotechnique et statistique: "Qui a écrit cette histoire?", demande Brotherston. Cette question, étouffée par le monologue du Vieux Monde, est posée avec insistance par les chroniqueurs et les analystes de toute l'Amérique. Alors que les Européens se demandaient pour quoi Dieu ne s'était jamais donné la peine de mentionner l'Amérique dans la Bible, et débattaient sérieusement pour savoir si les Indiens étaient des êtres humains ou des animaux parlants, ces derniers étaient occupés à accorder le "nouveau" Vieux Monde avec leur cosmogonie, traduisant des textes européens dans leur langue (Esope et l'astrologie, ainsi que la Bible), et essayaient de mettre en corrélation les calendriers méso-américains et européens. Balayant un vaste champ d'étude dans le temps et dans l'espace et offrant néanmoins des analyses détaillées de thèmes et textes clés, Brotherston parvient à transmettre l'étendue et la subtilité de ce qui a été perdu et de ce qui a survécu.

Dans son magistral chapitre introductif, il nous emmène dans un survol des Amériques, indiquant les centres de peuplement et de pouvoir, les origines des produits et des idées, les flux d'échange, langage et pensée, qui circulent à travers l'hémisphère. Avec perspicacité, il regarde les Caraïbes comme "la Méditerranée du Quatrième Monde", une mer qui est moins un obstacle qu'un vivier culturel où les Arawaks et les Mayas, les Chibchas et les Flovidiens se rencontrèrent, et qui s'irisa sous l'influence de peuples aussi distants l'un de l'autre que les Incas des Iroquois. Notre regard habituel — dirigé de l'extérieur et du présent — est habilement perverti. Nous concevons peu à peu l'Amérique précolombienne comme un monde ancien, foisonnant et pleinement accompli, ressemblant surtout à l'Asie, où des sociétés de toutes sortes se sont développées, des chasseurs correspondant au stéréotype hollywoodien aux royaumes et empires urbanisés, dont les millions de citoyens constituaient en fait la majorité des Amérindiens en 1492. Cette fable européenne habituelle oublie le rôle suprême de la maladie du Vieux Monde dans la chute de l'Amérique, insistant plutôt sur les lacunes de la civilisation arnéricaine: les animaux de trait (donc le labour et le chaume), le fer et les armes à feu. Il est nécessaire de répéter ici, sachant que le mythe du "Dieu blanc" est tou jours vivant, qu'aucun des Etats de la terre ferme n'est tombé aux mains des conquistadores avant qu'une épidémie sans précédent de petite vérole n'ait tué le roi et au moins la moitié de la population d'un seul coup, et que les Aztèques, malgré toutes les erreurs de Moctezoma, battirent judicieusement Cortès à la première bataille. Brotherston relève tous les domaines d'activités autres dans lesquels la civilisa tion américaine excellait: la reproduction des plantes (maïs, pomme de terre et un grand nombre d' autres plantes qui aujourd'hui nourrissent et soignent l'espèce humaine), l'arithmétique (découverte du zéro et numérotation bien avant l'Europe et peut-être avant le Vieux Monde dans son ensemble), l'astronomie et l'étude du temps. Alors que les Européens dataient la création à peu près 4 000 ans avant Jésus-Christ (un projet de dogme inclus dans l'infâme Requirement ), les Mayas tenaient un immense calendrier maniant les millions, voire les milliards d'années. Et les Mexicains montrèrent à un Cortès ébahi des os de dinosaures, comme un témoignage de l'ancienneté de la Terre.

Dans le Codex Mexicanus, par exemple, il y a deux roues ou disques calendriers. La roue de droite représente un disque porteur d'ans du tour aztèque de 52 ans. Les rouages de la roue de gauche sont un anneau de 28 lettres dominicales du calendrier chrétien plus une croix, ce qui fait 29, encadrant une représentation de Saint-Pierre. En mettant en jeu l'arithmétique, Brotherston en déduit que les roues véhiculent un commentaire ironique à propos de l'imparfaite mesure julienne de l'année naturelle, d'où le besoin de l'année bissextile. L'Amérique centrale traite les années bissextiles avec une formule supérieure spécifiant qu'au-delà de 29 cycles, ou 1508 ans, la différence entre l'année de 365 jours (c'est à dire sans jour bissextile) et l'année naturelle (365,242 jours) s'élève elle-même à 1 an, exactement le total d'années obtenues par l'opération des deux roues. Bien que le Livre du Quatrième Monde soit dans l'ensemble clair et accessible les non-spécialistes peuvent avoir un peu de mal avec les détails calendaires de Brotherston, et les experts peuvent vouloir discuter certaines de ses conclusions. Bien qu'un cycle de 5200 ans ait été établi il y a longtemps dans le calendrier maya, connu clairement d'autres Centre-américains, l'utilisation par les Mexicains des montagnes d'une ère de 5200 ans est toujours controversée. Plus osée est l'affirmation que cinq ères se combinent pour former la grande année de 26 000 ans, en relation avec la succession des équinoxes mais la preuve que Brotherston en donne est impressionnante; et comme il le fait remarquer, il serait encore plus surprenant que les gens qui mesurèrent les mouvements solaires, lunaires et planétaires avec une si exceptionnelle précision, et qui possédaient un document calendaire continu d'au moins deux millénaires et demi avant Colomb n'aient pas tenu compte de ce cycle.

Parmi les nombreuses citations opportunes de ce livre, on trouve un plaidoyer du clergé aztèque auprès des premiers rnissionnaires franciscains en faveur de la tolérance religieuse, réalisé en 1524, juste trois ans après la chute de Mexico. L'Amérique n'était pas un paradis, et les Aztèques certainement pas des saints, mais, à l'inverse de leurs vainqueurs, ils ne croyaient pas être eux-mêmes en possession unique de la vérité. La traduction de Brotherston du Nathuatl comporte quelques passages informels très étranges, mais le texte-conserve sa force d'apologie du continent:

"Vous dites que nous ne connaissons pas l'omnipotence du ciel et de la terre.Vous dites que nos dieux ne sont pas originels. Voilà pour nous une information. Nos ancêtres vinrent sur terre et parlèrent, et s'exprimèrent complètement différemment. Savez-vous quand exista l'emplacement des anciennes cités de Tula, de Uapalcalco, de Xuchatlappan, de Teotihuacan?.. Ils donnèrent l'autorité et l'entité, la renommée et l'honneur.Et nous devrions maintenant détruire la loi ancestrale, la loi dans laquelle s'écoule l'essentiel de l'existence, de laquelle nous nous animons, à partir de laquelle nous atteignons le stade adulte, à travers laquelle s'écoulent notre cosmologie et le rituel de nos prières."

Brotherston termine avec une vision fugitive de rapprochement entre envahis et envahisseurs, en citant les écrivains latino-américains qui ont fait bon usage du palimpseste originel de l'Amérique. Il mentionne également des écrivains indigènes tels que Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix, dont la puissante biographie a été publiée dans une douzaine de langues (on devrait donner plus de place à Menchu et à d'autres écrivains amérindiens modernes). Brotherston nous rappelle que les survivants du Quatrième Monde (les trente ou quarante millions de personnes qui parlent des langues amérindiennes et qui préservent à ce jour leur identité d'origine) ne sont pas les restes du passé précolombien mais des cultures vivantes férocement amputées, jusqu'ici toujours en vie, ressuscitant et combattant (parfois au sens littéral) pour leur place dans le dernier des mondes colonisés encore dominé par des Etats blancs colons. Tous ceux qui s'intéressent au Nouveau Monde, terre dans son propre droit plutôt que terrain de jeu pour des théoriciens capricieux, ne trouveront pas de meilleur endroit pour commencer que celui-là. Brotherston fait taire le vacarme de l'Europe parlant toute seule de l'Amérique, et laisse l'Amérique être entendue. La chose la plus irritante à propos de la polémique lancée par le cinquantième centenaire de 1492 est le fait que les deux camps nous ont assourdis avec leurs points de vue d'Européens. L'on se serait attendu à cela de la part de défenseurs acharnés de l'héritage de Christophe Colomb, mais ce fut décevant de voir tant d'universitaires embourbés dans leurs études auto-référentielles sur "l'altérité" et les "merveilles", ainsi que d'observer les champions de l'Amérique originelle ne tendant souvent vers rien de mieux que l'icône dépoussiérée du "Bon Sauvage". L'un d'entre eux a même blâmé Colomb pour le péché originel (contre l'écologie) consistant à avoir bâti la "première ville" du Nouveau Monde sur Hispaniola, une accusation qui exigerait d'ignorer la ville de Mexico parmi les plus grandes du monde d'alors, comme d'aujourd'hui, et toutes les autres qui attendaient Cortès et Pizarro sur la terre ferrne. Plutôt que de faire ce qui était évident — c'est-à-dire se pencher sur les traces de la civilisation de l'Amérique elle-même, sur ses livres, inscriptions, ruines et traditions subsistant encore -, les auteurs européens et américains, toutes confessions confondues, se comportèrent de nouveau comme ils n'avaient cessé de le faire depuis 1492: ils projetèrent leurs propres notions du bien et du mal, du progrès et du primitif, du familier et de l'étranger, sur les infortunés "Indiens". La plupart ne se sont pas trouvé de bonnes raisons pour cela, mais ceux qui le firent — principalement des théoriciens hiérophantiques comme Stephen Greenblatt - ont prétendu que les vestiges américains étaient inadéquats ou impénétrables. "Les réactions des natifs à l'avent fatal des Européens", écrit Greenblatt dans Possessions merveilleuses, "ne survivent que sous forme de bribes et de façon problématique; ce que j'aurais voulu savoir est perdu pour toujours". Ceci après avoir déployé un arsenal d'arguments habiles contre le Journal de Colomb, qui perdure seulement sous une version copiée et falsifiée, probablement écrite par un autre, ainsi qu'à propos de l'étrange Voyage de Mandeville, sources encore moins fiables et de loin que les lumineuses Annales du Cakchiquel maya ou que les revendications explicites d'autonomie envoyées au roi espagnol par Guaman Roma, pour citer seulement deux des nombreuses oeuvres écrites par des natifs américains dans le sillage immédiat de la conquête.

Quel soulagement, alors de découvrir le Livre du Quatrième Monde de Gordon Brotherston, dans lequel il tente de voir l'Amérique telle qu'elle était: un monde aussi unique et complexe que les trois autres (l'Asie l'Afrique et l'Europe); un monde qui a sa propre histoire à raconter. Le professeur Brotherston ne perd pas son temps à critiquer Colomb à titre posthume; ce qui le courrouce est notre incapacité continuelle à prendre au sérieux la littérature des natifs américains et même de douter de son existence. "Dans le Quatrième Monde" écrit-il, "cela a été un cas non pas de pauvreté historique mais de son appauvrissement savamment élaboré!". Ancien professeur de littérature à Essex, maintenant à l'université d'Indiana, Brotherston fait appel à la critique littéraire, l'ethno-histoire, la linguistique, l'archéologie et l'astronomie, pour créer une étude encyclopédique des textes pré et postcolombiens. Même si les envahisseurs européens se sont fait un devoir de détruire les traditions rivales de littérature et d'histoire qu'ils avaient découvertes en Amérique — brûlant des bibliothèques entières de livres mayas et des entrepôts de quipus incas --, un important corpus d'ouvrages demeure.