Littérature / Guerre du Liban

En cette saison littéraire 93/94 où Amin Maalouf, écrivain libanais d'expression française a obtenu le Prix Goncourt, où la guerre, le froid et la famine font rage en ex-Yougoslavie, il semble peut-être déplacé de parler de la guerre du Liban dans la littérature. Mais nous avons la mémoire courte: la guerre du Liban est finie seulement depuis deux ans et demi. Et encore, "fini" est un grand mot: l'invasion israélienne du Liban-Sud qui a eu lieu en août 1993 a provoqué beaucoup de morts, de blessés et a détruit des villages entiers. Pour ne pas parler de la situation économique du pays qui est désastreuse, malgré des projets de reconstruction et la visite en France en grandes pompes d'un premier ministre brillant. Si nous, en Occident, avons presque oublié cette guerre qui a duré quinze ans parce qu'une autre guerre, assez similaire d'ailleurs, ravage un autre pays, les Libanais, eux, mettront certainement encore de longues années avant de pouvoir parler sereinement de leur pays jadis si resplendissant. La littérature, en revanche, n'oublie pas. Même si le seul écrivain libanais vraiment connu chez nous a choisi de parler, dans son premier roman qui se passe dans son pays, d'un passé lointain. Le Rocher de Tanios évoque les querelles religieuses dans la montagne libanaise du XIXe siècle, comme si l'auteur avait eu peur de les situer dans un conflit proche qui pourrait l'impliquer malgré lui. Pourtant, de nombreux romans, en français ou traduits, ont paru en France pour dénoncer la cruauté d'une guerre qui a détruit la vie de toute une génération.

Ce sont surtout des femmes libanaises qui décrivent le vécu de cette guerre. Comme si la contrainte à la passivité, leur rôle de victime qui n'a qu'à subir les horreurs, les poussent davantage à crier leur malheur, à se libérer dans l'écriture des choses qu'elles ont vues, qu'elles ont vécues. Certaines d'entre elles sont féministes, accusant les hommes ouvertement de les avoir condamnées au malheur. D'autres sont plus modérées, mais une chose reste claire: la guerre est exclusivement faite par eux, les hommes. C'est peut-être ce constat qui inspire tant les écrivains féminins. Les hommes, eux, semblent plus inspirés par l'exil et par le fait que la guerre, enfin, soit terminée. Etaient-ils obligés de participer — directement ou indirectement — à la guerre, à prendre partie, à se taire? Dans ce conflit si inextricable, il leur était peut-être impossible d'exprimer leurs pensées sur le papier, de peur d'être trop impliqués comme nous le montre encore aujourd'hui Amin Maalouf qui préfère rester en dehors des hostilités qui ont déchiré son pays. Il est parti et, semble-t-il, a tiré un trait.

Dominique Eddé, elle aussi, est partie. Mais la destruction de son pays ne la lâche pas. Dans son roman Lettre Posthume, paru en 1989, elle écrit les pensées nostalgiques d'un vieil homme qui voit son pays se perdre et s'anéantir. Le récit se déroule peu avant les combats entre chrétiens — opposant le Général Aoun à Samir Geagea — qui ont détruit début 1989 en peu de temps le secteur Est de Beyrouth, le "petit-Paris" du Liban. Dans cette lettre fictive, Dominique Eddé se souvient d'un Liban heureux, mais décrit aussi avec une grande discrétion la haine qui a rendu ses compatriotes si inhumains. Ce roman épistolaire nous semble reprendre les grandes traditions françaises, la douceur du ton, la précision de la langue nous feraient rêver d'une Madame de Sévigné moderne s'il n'y avaient pas les horreurs de la guerre comme toile de fond. Dans les images du Liban d'antan que dessine Dominique Eddé, dans les souvenirs des heures de café ou d'un premier amour, les visites au bordel de Beyrouth, ("des lieux de culte, sanctuaires mi-sacrés mi-obscènes d'un ramassis d'illusions, chambres à coucher de toutes nos utopies") ou des rendez-vous amoureux dans une "chambre d'amant" au centre-ville de Beyrouth, nous lisons toute la mélancolie et la douleur que la destruction de ce pays provoque chez ses habitants. Car ce ne sont pas simplement des souvenirs d'un temps "perdu", mais des reliques d'une terre qui n'existe plus.

Plus connue sans doute par les lecteurs français, Andrée Chedid, auteur d'origine égyptienne-libanaise vivant à Paris depuis 1946, n'a pas oublié non plus son pays d'enfance. Son roman La maison sans racines, paru en 1985, est, de sa grande oeuvre littéraire, la plus significative pour la guerre du Liban. Elle y décrit comment, en 1975, le pays bascule soudainement dans le malheur. En choisissant la fiction, l'auteur montre bien comment le destin d'un pays et de toute sa population peut abruptement changer. La maison sans racines raconte la rencontre d'une grand-mère avec sa petite-fille au Liban en 1975. Toutes deux sont venues de loin pour se retrouver, pour la première fois, au pays de leurs origines. La grand-mère, de Paris, où elle vit depuis de longues années, la petite fille des Etats-Unis où elle est née. Celle-ci n'est jamais venue au Liban auparavant, la grand-mère y a vécu ses étés d'enfance, venant de l'Egypte. Le roman est en cela marqué par des traits autobiographiques. Andrée Chedid a divisé son roman en trois parties parallèles et parle en alternance des premiers jours de guerre en 1975 et de ses souvenirs d'un été de l'année 1932. La troisième partie, se développant parallèlement aux deux autres, est le discours intérieur de la grand-mère pendant un moment crucial, quelques minutes seulement où son sort et celui du pays entier semblent se décider: deux jeunes amies, l'une musulmane, l'autre chrétienne, ont organisé une sorte de marche pour la paix pour tenter de sauver le pays, action idéaliste qui se termine dans le sang. Sybil, la petite-fille, non-concernée par cette manifestation, est tuée par un franc-tireur. Le roman s'achève sur cette mort et sur la prise de conscience de la grand-mère: le temps de la paix et des rêves est fini.

Les romans de Dominique Eddé et d'Andrée Chedid sont marqués par une grande nostalgie. Tout autre est le dernier roman d'une troisième Libanaise écrivant en français: Vénus Khoury-Ghata a choisi le cynisme et l'absurde pour décrire les horreurs qu'a traversés son pays. Dans La Maîtresse du Notable, son dernier roman, paru en 1992, l'auteur qui vit également exilée à Paris, dessine de son pays une image d'une dureté effrayante. Avec une ironie tranchante, la guerre civile devient chez elle comédie humaine, spectacle grotesque et, souvent, vulgaire. Les seuls sentiments de l'auteur pour son pays semblent être l'amertume et la haine. Dans La Maîtresse du Notable, tout est exagéré, et l'image de Beyrouth est celle de la décadence et de l'immoralité. Dans le récit d'une petite fille qui raconte, à la première personne, les aventures de sa famille, Vénus Khoury-Ghata décrit son pays comme s'il ne faisait plus partie de notre monde "normal". Il est dominé par le désordre moral, par l'absence de règles de vie et de lois. Ses personnages sont tous symboles de la décadence et la guerre en elle-même est poussée dans l'arrière-fond de la narration. La Maîtresse du Notable joue pendant une trêve, ce ne sont donc pas les combats qui montrent le mal, mais la vie quotidienne, la vie sociale. Vénus Khoury-Ghata nous donne une image terrible de la société libanaise.

A côté de ces écrivains libanais s'exprimant en français, un certain nombre de romans traduits de l'arabe ont paru en France ces dernières années. Pour continuer de citer les femmes, soulignons surtout Hanan el-Cheikh et Fathia Saoudi. Hanan el-Cheikh, dont le roman Femmes de sable et de myrrhe (une description très dure de la vie des femmes en Arabie Saoudite) a été publié en France et très remarqué par la presse en 1992, vient du Liban Sud. Elle aussi a quitté son pays après le début de la guerre pour s'exiler à Londres. Dans son roman Histoire de Zahra, paru en France en 1985, elle parle de la vie malheureuse d'une jeune femme chiite du Sud Liban qui découvre la vie des femmes pendant la guerre. L'auteur dénonce aussi bien la guerre que les contraintes et hypocrisies d'une société dans laquelle les femmes n'ont aucune chance de s'épanouir. Tout comme dans La Maîtresse du Notable de Vénus Khoury-Ghata, la jeune femme tombe amoureuse d'un franc-tireur. La vie en temps de guerre semble mener les gens sur les chemins les plus absurdes. Mais mis à part le caractère grotesque de l'histoire de Zahra (virginité perdue et refaite médicalement, avortement et nouvelle "virginité" pour cacher la honte), c'est la clairvoyance cruelle et douloureuse de Hanan el-Cheikh à propos de la condition de la femme dans son pays d'origine qui nous marque dans ce roman.

D'un tout autre genre est le journal de Fathia Saoudi, L'Oubli rebelle. Paru en France en 1986, l'auteur palestino-jordanien a vécu l'invasion israélienne à Beyrouth où elle travaillait comme pédiatre. Dans son journal, elle décrit jour par jour ce qui nous paraît inexprimable, les souffrances et les horreurs de la capitale assiégée, coupée du monde, condamnée à la mort générale. Ce qui nous impressionne dans son récit, ce sont la volonté et le courage illimités d'une communauté qui combat jusqu'à la dernière minute pour sa survie. Le départ en masse des Palestiniens de Beyrouth clôt la narration, et l'auteur nous choque véritablement par son annexe dans laquelle elle résume le destin de tous les personnages mentionnés dans son journal: de "situation inconnue", passant par "exilé", beaucoup sont "assassinés au Liban" ou, plus précisément, à Sabra et Chatilah, camps palestiniens entièrement détruits par les phalangistes en 1982, un des plus grands massacres que l'histoire ait connu depuis la deuxième guerre mondiale.

Après tant de femmes, venons-en aux auteurs masculins. Parmi eux, sont surtout à citer Elias Khoury et Rachid el-Daïf. Tous deux font partie de la nouvelle génération d'écrivains libanais et ont une renommée importante dans leur pays. D'Elias Khoury, deux romans ont été traduits en français, La Petite Montagne en 1987, et Un Parfum de Paradis en 1992.

La Petite Montagne a été publié au Liban en 1977, donc deux ans seulement après le début de la guerre. Dans un style très oriental, d'une narration lente, répétitive et suggestive, l'auteur — qui est né en 1948 à Beyrouth et qui a, le seul parmi nos auteurs mentionnés ici, participé, au début, activement à la guerre --, décrit le développement de la société libanaise, la transformation de son beau pays d'enfance en paysage d'enfer. Il parle des horreurs avec une certaine ironie désabusée, mais le désarroi provoqué par le malheur de son pays surgit partout dans le texte. Le désordre est un thème central du roman d'Elias Khoury. Le chaos du Liban en guerre, la désorganisation de la société libanaise, Beyrouth détruite, le désordre des combats, des relations humaines, de la guerre et, finalement, de la vie toute entière. La narration même de La petite montagne est image du désordre: l'auteur saute d'un sujet à l'autre, la discontinuité de ses réflexions, de ses souvenirs ou de ses hallucinations donne l'image d'un cerveau troublé par le chaos qui l'entoure. L'image du Liban que livre le roman est celle d'un chaos généralisé. Il ne faut pas beaucoup de temps pour détruire les structures d'une société. "Beyrouth a une odeur et une passion pour le désordre" dit Tahar Ben Jelloun dans sa préface du livre. C'est aussi une des particularités de l'Orient en général, par rapport aux pays occidentaux: la vie a lieu en grande partie dans les rues, les villes sont bruyantes, la circulation désordonnée. Et elles sont belles dans ce désordre, grouillantes de vie. Ajouter au bruit des klaxons qui sillonnent les rues de la capitale en temps "normal" le sifflement des balles, les détonations des obus, cela suffit pour transformer l'image d'une ville débordante de vie, explosive dans ses pulsions vitales, en chaos infernal. La guerre civile est symbole du désordre même. Dans un pays où les partis politiques s'affrontent par les armes, où chaque discussion politique aboutit à une tuerie sanglante, les structures sociales se dissolvent rapidement. Et tout élément d'une société organisée disparaît ou, au moins, perd sa signification: la police n'a plus de fonction, le corps judiciaire perd son pouvoir, le gouvernement n'est plus que figurant symbolique. A force d'abolir les structures, la société elle-même n'existe plus, devient simplement "population", masse humaine, sans formes, désorganisée. Et au fur et à mesure que cette situation s'installe, le pays entier perd sa structure, la vie quotidienne dans ses détails les plus banals se désintègre: plus d'électricité, plus d'eau, plus de nettoyage, plus d'éboueurs etc... Le niveau de progrès atteint par notre monde au XXe siècle se désagrège lentement. A la désorganisation sociale s'ajoute la désorganisation quotidienne des individus. C'est la loi de la jungle. Dans son deuxième roman traduit en français, Un Parfum de Paradis, Elias Khoury continue et concrétise ces images. Moins onirique que La Petite Montagne, l'auteur décrit ici la vie d'une famille et de tout un quartier qui a perdu ses structures et ses repères durant la guerre civile.

Nous trouvons la même thématique dans Passage au crépuscule, seul roman traduit en français de Rachid el-Daïf, poète et romancier libanais, né en 1945 et professeur de langue et littérature arabes à l'université de Beyrouth. Paru à Beyrouth en 1986, donc après onze ans de guerre, ce roman est profondément marqué par la division de Beyrouth en deux secteurs et par la désintégration de la société libanaise. Mais si Elias Khoury décrit les perturbations psychologiques sur le plan collectif, le roman d'el-Daïf nous donne surtout une image des troubles d'identité que provoque la guerre chez l'individu. Le narrateur de Passage au crépuscule vit coupé de l'extérieur dans son appartement. Le roman se passe en pleine guerre, le narrateur, amputé d'un bras, rentre de l'hôpital et rencontre sa concierge qui lui explique que, pendant son absence, des réfugiés de la banlieue sud de Beyrouth se sont installés dans l'immeuble. Ainsi, il se trouve partager son appartement avec une jeune veuve enceinte et son beau-frère qui le traiteront, dans son imagination, comme un otage. Le narrateur est pris à tour de rôle par des pertes de mémoire, des attaques de sommeil et des hallucinations qui lui font confondre les personnes et les événements. Dans cette confusion, il ne sait plus vraiment qui il est et il change aussi bien de religion que de sexe. Il est victime de situations absurdes, voit sa propre mort et revit sa blessure sous différentes versions. La guerre est omniprésente, le récit est parsemé de remarques régulières et répétitives concernant des tirs isolés, des obus ainsi que les coupures d'électricité et d'eau. La guerre devient ainsi banale dans sa régularité quotidienne, mais cela n'empêche pas, pour autant, la perte d'identité de ses victimes.

A côté de ces romans qui décrivent la vie en temps de guerre, d'autres écrivains libanais parlent des problèmes que rencontrent tous ceux qui ont quitté leur pays déchiré. Le grand nombre d'auteurs libanais vivant en France est significatif pour la situation du pays. Délaissé par son intelligentsia aussi bien que par des milliers de scientifiques et de spécialistes de tout domaine, le Liban se trouve aujourd'hui, bientôt trois ans après la fin de la guerre, privé de toutes ces "têtes" qui, justement, seraient si nécessaires pour reconstruire le pays. Deux auteurs représentatifs de ces exilés, Georges Corm et Gérard D. Khoury, nous parlent dans leurs romans, entre autres, des problèmes de conscience qu'implique le fait d'avoir quitté le pays. Menant une vie aisée à l'étranger, le Liban ne les quitte jamais. Sentiments d'abandon et de culpabilité côtoient la nostalgie du pays et les sensations de solitude et d'incompréhension dans un environnement qui ne sait pas ce que signifie vraiment une guerre.

Georges Corm, connu en tant que géopoliticien et grand spécialiste du Moyen-Orient, a finalement choisi la fiction pour exprimer d'une manière plus intime sa position vis-à-vis de sa patrie et vis-à-vis de son pays d'accueil. La Mue, paru en 1992, se veut être un "récit fantastique" comme le dit le sous-titre. Mais il devient vite évident que derrière les noms imaginaires des pays, des villes et — surtout — des religions, se cachent des réalités bien précises. Par prudence, par discrétion (ou par cynisme ?), Georges Corm nomme ainsi les trois grandes religions monothéistes les "Xymèn", les "Ymen" et les "Zymen", le Liban devient la "Cynéfie" et la France la "Silangie". Malgré cette distance artificielle toute kafkaïenne, La Mue est un roman très personnel car Georges Corm parle des problèmes d'exil et du malheur de son personnage principal, Mikhaïl Hokaïemme, qui vit à Paris, tout comme l'auteur lui-même. La Mue semble ainsi comme le complément de tant d'autres romans qui nous parlent de la guerre du Liban mais il nous montre une autre manière de gérer cette guerre: partir. Si les personnes restés au pays souffrent de leur environnement enflammé, les exilés ne sont pas, pour autant, heureux. L'auteur de La Mue décrit ainsi son héros, un être réfléchissant sans cesse sur sa situation, s'interrogeant sur lui-même, essayant de comprendre, d'analyser son propre fonctionnement. Le roman est en grande partie un monologue intérieur. Il semble évident que l'auteur décrit par là non seulement ce qu'il a observé auprès de ses compatriotes, mais surtout ce qu'il éprouve lui-même à propos de son pays d'origine. Mikhaïl Hokaïemme, son héros, n'arrive pas à oublier son pays et surtout, le fait d'être parti le plonge dans une grave crise d'identité. Celle-ci est symbolisée par le fait qu'il porte toujours, après des années d'exil, ses vieux costumes libanais, et la "mue" qu'il essaie de vivre en voulant acheter de nouveaux costumes, ne lui réussit pas. Son identité libanaise lui colle littéralement sur la peau, et pis, l'entoure d'un bloc de glace: "Mikhaïl savait que s'il renonçait à changer ses costumes, la chape de béton glacé qui figeait son corps et tenait toujours sa tête pleine de tristesse et d'angoisse allait se resserrer encore. Mais cette opération était pour lui aussi douloureuse qu'une intervention chirurgicale." Tout au long du roman, le personnage se souvient du passé, de la guerre aussi bien que des temps de paix, de ses amours de jeunesse et de l'histoire de ses ancêtres, impliqués directement dans le développement politique du Liban. Mikhaïl Hokaïemme est malade de la guerre. Il est enfermé dans son malheur comme dans une carcasse figée. Mais il y a aussi un autre aspect dans ce roman douloureux, aspect qui n'a rien à voir avec la situation particulière du Liban en guerre, mais qui, pour autant, devrait nous intéresser beaucoup dans ce contexte: la situation de l'étranger non-européen en France. Les pages qui décrivent les véritables combats psychologiques que subissent les ressortissants étrangers à la Préfecture pour demander une carte de séjour ou un visa de retour en France sont, dans leur réalisme, révoltantes. Georges Corm cible ici, derrière ses noms fictifs, les autorités administratives françaises et la manière ignoble dont elles traitent les étrangers.

Nous retrouvons une amertume semblable chez Gérard D. Khoury, même si l'auteur accuse d'autres aspects de la politique française. L'auteur est né à Beyrouth en 1938 et il a quitté le Liban au début de la guerre pour s'installer dans le sud de la France. Depuis, il se consacre à l'écriture journalistique et littéraire. Dans un premier roman (Mémoire de l'aube, Chroniques libanaises), il décrit trois années importantes de l'histoire libanaise, 1918-1920, époque où le pays passe du gouvernement ottoman au mandat français. Son deuxième roman, La maison absente, paru en 1991, est un roman de réflexion sur la guerre civile et sur l'exil. Chagriné par seize ans de guerre et presque autant d'exil, l'auteur semble se libérer ici de toute l'amertume accumulée depuis ces années. Le livre est en grande partie une réflexion politique, même si la trame narrative se déroule autour du destin personnel de son narrateur qui vit en exil en France. Celui-ci, en attente d'un vol pour Beyrouth — l'aéroport étant fermé à cause de bombardements --, se libère dans un long monologue intérieur de ses souffrances. Il a quitté le Liban avant la guerre et vit celle-ci de loin. La maison de sa famille — symbole de la sérénité --, à été détruite durant cette guerre, ses parents sont morts et il ne lui reste qu'un frère avec lequel il entretient une relation pleine de conflits. En effet, ce frère est un homme fort, insensible au malheur de son pays et il s'est enrichi, comme tant d'autres, par la guerre. La destruction de la maison des parents le laisse indifférent et il propose de faire raser ses ruines. C'est la raison majeure du voyage du narrateur qui veut partir à Beyrouth pour empêcher cette destruction définitive. En se souvenant de son enfance et du Liban en paix, le narrateur essaie d'analyser les causes de la guerre. A la différences de beaucoup de ses compatriotes, il pressentait dès son enfance l'arrivée de conflits graves, et c'est pour cela peut-être qu'il est parti avant le début même de la guerre. Et bien qu'il se sente coupable à cause de cet abandon (tout comme le héros de Georges Corm), il critique sévèrement ses compatriotes qui ont provoqué ce conflit par leur inconscience et par leur irresponsabilité. C'est dans ce contexte que Gérard D. Khoury exprime aussi son amertume envers la France et la politique internationale. Pourquoi le monde a-t-il laissé le Liban se détruire? Nous pouvons nous poser la même question aujourd'hui à propos de l'ex-Yougoslavie.

D'un exil qui n'a rien à voir avec ce que décrivent Georges Corm et Gérard D. Khoury, parle Evelyne Accad dans son roman L'Excisée. L'auteur, qui est née en 1943 à Beyrouth, a quitté le Liban pour continuer ses études de littérature aux Etats-Unis où elle est depuis 1974 professeur de littérature comparée. Dans des études d'approche féministe, elle analyse la condition de la femme en Afrique, dans les pays arabes et, plus particulièrement au Liban, son pays d'origine. L'Excisée nous donne une image qui résume d'une manière fictive et très poétique ces recherches scientifiques. Publié en 1982 en français, ce roman décrit l'intolérance, la tyrannie même, qu'exercent les religions dans ce pays qui, pendant des siècles, a été un modèle de coexistence paisible entre plusieurs communautés religieuses. Tout comme L'Histoire de Zahra de Hanan el-Cheikh dénonce l'hypocrisie des familles chiites, Evelyne Accad accuse les traditions extrémistes des Maronites, chrétiens du Liban, qui, dans leurs idées séparatistes, ont contribué à l'explosion de la guerre civile. E., jeune fille grandissant en temps de guerre et éduquée de la manière la plus sévère par un père engagé dans l'Eglise et d'une mère totalement soumise à son mari tyrannique, tombe amoureuse d'un Palestinien musulman. Subissant des punitions moyenâgeuses de la part de son père, la fille se révolte contre ce régime totalitaire dans lequel elle reconnaît lucidement l'abus de pouvoir non seulement des religions, mais des hommes en général, pour s'enfuir finalement avec son amoureux qui représente le salut et l'idéalisme d'une Palestine libérée et, donc, la liberté. Mais ce rêve de bonheur et de liberté tourne au drame, car le jeune homme, l'emmenant dans un pays du Golfe Arabe, se dévoile être aussi machiste que son père. Et la fille se retrouve enfermée dans la maison des femmes, voilée, abandonnée par son mari après être tombée enceinte (ayant donc accompli son devoir et ne servant plus à rien). Elle devient témoin des scènes les plus atroces des traditions arabes comme l'excision des jeunes filles. Si ce roman ouvertement féministe nous donne une image cruelle de la vie des femmes dans certains coins de notre monde, il trace aussi les raisons profondes d'une guerre qui n'est autre que le résultat de l'intolérance et de la soif du pouvoir.

Si tous ces romans décrits jusqu'ici sont nés en temps de guerre et nous parlent, plus ou moins directement de celle-ci, deux oeuvres parus récemment en France ont l'après-guerre comme sujet. Mais curieusement, Fou de Beyrouth de Sélim Nassib et L'Ombre d'une ville d'Elie-Pierre Sabbag exposent finalement la même problématique. Le passé guerrier est encore trop proche, les images de la destruction et de la mort restent obsédantes encore deux ans après la fin des hostilités et le resteront sans doute encore pour longtemps.

Sélim Nassib est journaliste et bien qu'il ait quitté le Liban avant la guerre, il connaît bien le sujet, ayant séjourné pendant différentes périodes de la guerre dans son pays. Son premier roman, Fou de Beyrouth, est né d'un séjour dans la capitale libanaise après la fin des combats, en compagnie de plusieurs photographes célèbres (Raymond Depardon, Gabriele Basilico, Joseph Koudelka, Robert Frank et d'autres), pour constituer un "état des lieux" du centre-ville détruit. Le but de ce séjour était l'édition d'un livre de photos du centre-ville de Beyrouth, ainsi qu'une exposition, organisée au Palais de Tokyo en 1993, pour garder une image de la capitale libanaise telle qu'elle était après seize ans de combats, et avant sa reconstruction qui, paraît-il, ne laissera aucune trace de l'ancienne capitale du Proche-Orient. Initié par Dominique Eddé, ce voyage de "garde-mémoire", trouve son expression romanesque dans ce premier roman de Sélim Nassib. Fou de Beyrouth, paru en 1992, nous donne alors des images impressionnantes d'une vie dans les ruines, reconstituant ainsi les effets dévastateurs de la longue guerre sur l'être humain et son environnement. Le narrateur, parlant à la première personne, apprend la fin des hostilités à la radio: "La guerre est finie. C'est ce qu'ils ont dit." Et au lieu d'être heureux, le narrateur plonge à partir de ce moment-là dans un état de folie. Il entame une errance à travers la capitale détruite, tombe dans un puits, se trouve avalé par les ruines devenues des monstres et s'installe, à "l'abri de la paix", dans les décombres du centre-ville miné. Et pendant que la ville autour de lui, se réveille lentement à une vie paisible, pendant que les gens ressortent dans la rue et que les premiers travaux de rangement commencent, le narrateur découvre la logique de la guerre avec son renversement de valeurs et toute son absurdité. Sélim Nassib nous explique alors mieux qu'une étude sociologique pourrait le faire comment il est difficile pour un pays et sa population de "renaître" après une guerre civile qui a duré seize ans. Pour le héros de son roman, la vie normale semble impossible, le réveil à la paix signifie d'abord un long travail intérieur, douloureux et destructeur sur le plan mental et psychologique. Après avoir lu ce roman, nous comprendrons peut-être mieux le processus de stabilisation que doit traverser encore le Liban avant de pouvoir retrouver une situation saine. Pour l'instant, le pays est à considérer comme un convalescent qu'il faut soigner avec prudence et avec amour.

La même thématique — le Liban au lendemain de la guerre — a poussé un jeune architecte libanais à écrire son premier roman. Elie-Pierre Sabbag est né à Beyrouth en 1955, et il est ainsi le plus jeune des auteurs que nous venons de citer. Comme tant d'autres, il a fui son pays pour faire ses études à Paris et il est en cela représentatif de toute une génération de Libanais qui n'a pas pu recevoir de formation et d'éducation dans son pays déchiré par la haine. Paru en 1993, L'Ombre d'une ville est un dialogue imaginé et onirique, le narrateur racontant à une jeune amie qui a eu la chance d'être loin du pays pendant les années de guerre, la vie de son père, médecin idéaliste qui s'est engagé avec toute son énergie à soigner les blessés de guerre et qui, finalement, n'a pas pu supporter le malheur autour de lui. Avec une grande mélancolie, qui nous rappelle la Lettre Posthume de Dominique Eddé, Elie-Pierre Sabbag raconte alors la vie détruite de sa génération, la désillusion et l'absence de rêves d'une jeunesse qui n'a connu que des cauchemars. Là aussi, nous comprenons qu'il va falloir des années pour qu'une nouvelle génération puisse mener le Liban vers un avenir de paix et de bonheur.