Arno Schmidt

Arno Schmidt n'a pas en France la place qu'il mérite. Aussi singulier, inventif, hors normes, solitaire et tête de cochon que lui, on trouve peu. Cet Allemand né en 1914 et mort en 1979 a connu au début des années60 le bonheur de la traduction. Hélas trop irrespectueux, trop novateur pour l'esprit français d'alors, Scènes de la vie d'un faune et La république des savants ne firent guère de ronds dans une eau stagnante. Est-ce aujourd'hui l'heure de le reconnaître parmi les plus grands? Après maintes tracasseries juridiques qui bloquèrent toute initiative pendant des années, les éditions Bourgois purent enfin envisager un programme cohérent de publication avec la traduction des Enfants de Nobodaddy dont Scènes de la vie d'un faune est le premier volet.

Ce roman-journal est de ces mythautobiographies dont il vaut mieux garder le manuscrit hors de portée de tout régime, de tout pouvoir, qu'il soit nazi ou domestique, de guerre ou d'après-guerre, d'Est ou d'Ouest. Par courts fragments successifs, se déroule une personnelle chronique des années de guerre (1939 et 1944). Comme Jean-Paul Richter qui "aimait mieux sauter que marcher", il passe avec une fantaisie débridée, une verve langagière jamais en défaut, du coq à l'âne, de ses affinités littéraires à la satire, pour notre plus grand plaisir. "Ma vie n'est pas un continuum", disait Arno Schmidt. Elle n'est pas non plus unitaire. Sous le masque du fonctionnaire obscur et zélé, le narrateur louvoie habilement pour rester en lui-même indépendant malgré l'oppression des consciences assénée par le Troisième Reich. Retrouvant dans les Landes de Lunebourg la hutte d'un déserteur français des temps napoléoniens, il mène une vie parallèle d'ermite, un peu comme les personnages de Jünger dans Eumeswill et Le recours aux forêts, mais avec plus de simplicité et d'humour.

Dans Brand's Haide, second volet, le narrateur-diariste traverse 1946 en témoin goguenard du rationnement, du retour des prisonniers, du désarroi des réfugiés et surtout de l'amnésie volontaire de la population. Les conditions de la survie quotidienne et intellectuelle sont le théâtre d'une ironique opiniâtreté, dans le contexte des occupations américaine et soviétique. Quant à cette dernière, il ne se fait guère d'illusions, haïssant toute bureaucratie. Il trouve ses échappatoires dans la fréquentation des "louves" qui lui procurent des amours précaires, l'une étant appâtée par une vie meilleure au Mexique, dans celle d'une forêt aux esprits rebelles nommée "Brand's Haide" et dans les livres de Fenimore Cooper, Tieck ou Hoffmann. Car, dit-il, "l'art m'est aussi nécessaire que l'air que je respire, ma seule nécessité, tout le reste est cabinet ou vidange." Ou encore quelque chose comme la devise d'Arno Schmidt: "Liberté et insolence". En allemand il n'y a qu'une lettre de différence: "Freiheit und Frecheit."

Nous sommes vers 1960 dans le dernier volet: Miroirs noirs. La guerre atomique a cinq ans plus tôt éliminé toute vie humaine, hors l'observateur-écrivain dont la fonction, quoique solitaire, reste mémoire et création. Explorant à vélo les restes du pays couvert de squelettes, courant après le ravitaillement rescapé, il finit par se construire une maison et recueillir livres et tableaux pour y couler des "journées magnifiques de solitude." C'est bien sûr une "louve" qui rompra cet isolement. Mais le narrateur, qui affiche un beau scepticisme envers les qualités de l'humanité, ne pourra jouer avec Lisa Adam et ève repeuplant la terre. La brève illusion amoureuse s'efface sous le soupçon de l'enfer domestique et sous l'urgence de la quête de Lisa: trouver d'autres hommes...Alors qu'Arno Schmidt, plutôt que d'écrire "pour d'autres hommes", "par devoir militant ou moral" se suffit bien d'écrire pour le seul plaisir du dernier homme.

Dans les trois récits de Léviathan, malgré la chappe de plomb des totalitarismes antiques aussi bien que nazi, reste toujours une liberté intérieure, une échappatoire par la souplesse de la pensée et de l'imaginaire. Qu'on soit prisonnier des Carthaginois, qu'on tente de prouver en égypte la platitude infinie de la terre pour contrer ératosthène, ou qu'on périsse sous l'apocalypse des bombardements alliés en Silésie, le texte survivra à son narrateur, exaltant la connaissance, scientifique ou mystique, soulevant le rêve jusqu'à l'envol. Ainsi la figure de l'homme changé en "gigantesque oiseau" et l'écriture témoin et création toujours conservée restent les signes de l'irrépressible liberté.

Souhaitons que reparaisse bientôt La république des savants, superbe et parodique lieu de communauté des artistes et des savants parqués pour une problématique survie sur une île artificielle par les gouvernants du monde. Mais tout cela n'est en fait que le synopsis du texte qui, de plus, nous enchante par sa technique en paragraphes-flashes, sa marelle de sensations, d'images et de réflexions. On a dit de Schmidt qu'il était le Joyce allemand. Avec plus de légèreté et d'allant sûrement. Quoique Soir bordé d'or et Zettel's Traum, pavé tapuscrit avec ajouts et notes comptant 9 kg, dépassent Joyce lui-même en folie, comme si l'écriture avait absorbé le monde et le moi de ses innervations. Dans Roses et poireau, suite à des scènes d'après-guerre qui n'ont d'indulgence pour aucun Allemand, paraissent des pages (Calculs) où Arno Schmidt nous fait pénétrer dans son laboratoire d'écriture avec notes sur l'éclatement de la prose et tableaux thématiques et formels...L'amateur passionné (car comment lire autrement Arno Schmidt) lira trois courts récits récemment publiés par la revue La main de singe, puis une Biographie conjecturale par Dominique Poncet, à paraître aux éditions Comp'act, premier livre français sur cet irréductible indépendant que fut Arno Schmidt.