Roland Dumas

Deux livres de journalistes paraissent la même semaine sur le même sujet, L'affaire Dumas, titre de celui d'Hervé Gattegno, du Monde, et relatent tous deux Le roman d'un séducteur, comme a intitulé le sien Gilles Gaetner, de l'Express.

L'instruction sur les pots-de-vin versés par la société pétrolière Elf a pris un tour nouveau fin 1997, quand les juges Eva Joly et Laurence Vichnievsky ont mis en examen une amie proche de Roland Dumas, Christine Deviers-Joncour. En échange de prestations mal définies, elle a été rémunérée par Elf, vivait dans un appartement de grand luxe et est soupçonnée d'avoir perçu prés de 60 millions de francs sur des comptes en Suisse. Cela, alors que Roland Dumas était ministre des affaires étrangères, et que se dénouait, malgré l'opposition de Pékin, une délicate vente de frégates militaires à Taïwan entre 1989 et 1991, dans laquelle des membres de Elf s'étaient proposés comme intermédiaires rémunérés. C'est pour les auteurs l'occasion d'un portrait de Roland Dumas, ministre, avocat, président aujourd'hui du Conseil Constitutionnel, amateur de femmes, d'opéra et d'art, intime de François Mitterrand, aimant "fréquenter plusieurs mondes entre lesquels il multiplie les allers-retours au risque de choquer",résume Gattegno. Pour ce personnage de roman, les auteurs emploient les mêmes références: Balzac, Casanova, femmes fatales, encore que chez Gaetner elles désignent plutôt les juges, chez Gattegno, Christine Deviers-Joncour. Et, souvent à partir des mêmes procès-verbaux, ils construisent le tableau inquiétant d'un monde inconnu du grand public, celui des affaires, des secrets bancaires suisses, du scandale de sociétés comme Elf, en son temps "vache à lait" écrit Gaetner, "pour des élus de droite et de gauche". Les juges ne croient pas que Roland Dumas ait pu ignorer l'origine de la fortune de son amie. Elles relèvent des mouvements de fonds étranges, en liquide, sur les comptes de l'ancien ministre. Sa vie toute entière montre un certain attrait pour l'argent. Elles le mettent en examen le 29 avril, après une série de perquisitions le 27 janvier. Hervé Gattegno, dont le livre est particulièrement dense et passionnant, relate comme s'il y avait assisté celle du domicile du quai Bourbon, et "le repaire intime", dans des caves aménagées, du maître des lieux. Une indiscrétion qui ravit mais dérange. Car, à l'exception d'une paire de bottines de luxe payée par Mme Deviers-Joncour à Roland Dumas grâce à sa carte de crédit mise à sa disposition par Elf, les juges ont pour l'instant échoué à trouver la preuve de leur connivence financière dans cette affaire.