Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson écrit dans son dernier livre, Le rapport Gabriel, que François Mitterrand se préoccupait de "l'influence nocive du lobby juif" lors d'une conversation entre les deux hommes en mai 1995, portant notamment sur l'affaire Bousquet. Le rapport Gabriel, qui sort en librairie le 3 septembre, s'intitule "roman". Il s'agit plutôt de mémoires, parfois piquantes et impudiques, d'un écrivain qui s'adresse à l'ange Gabriel, "une nouvelle fois descendu sur la Terre" alors que Dieu est tenté "d'abandonner les hommes à eux-mêmes".

Le matin du 17 mai 1995, François Mitterrand, qui s'apprête à passer les pouvoirs à Jacques Chirac, reçoit Jean d'Ormesson à l'Elysée. Leur conversation porte d'abord sur "la maladie des hommes d'Etat". Ensuite, "nous passons à une sorte de revue en forme de jeu de massacre du personnel politique", dit l'écrivain. Il poursuit: "J'évoque l'affaire Bousquet, haut fonctionnaire de Vichy. Beaucoup reprochent au président les liens qui l'unissent à ce personnage qui a joué un rôle important dans la collaboration avec l'Allemagne hitlérienne. François Mitterrand m'écoute sans irritation apparente. Et il me regarde. Vous constatez là, me dit-il, l'influence puissante et nocive du lobby juif. Il y a un grand silence".

Jean d'Ormesson explique ensuite pourquoi il a jusqu'à présent gardé le secret sur ces propos. "Personne ne m'aurait cru. On m'aurait accusé de partialité ou d'agressivité. On m'aurait demandé des preuves. Je n'en avais aucune. Mieux valait ne rien dire". "A tort ou a raison, ajoute-t-il, il me semblait qu'il m'avait moins reçu comme un journaliste d'opposition dont il convient de se méfier que comme un écrivain avec qui il s'entretenait, non seulement au dernier jour mais dans les dernières minutes de son mandat présidentiel, dans une atmosphère (...) de cordialité et de confiance. Tu es idiot ou quoi ?, me dirent des amis de gauche. Et suffisant en plus. Il était plus fort que toi. Tout ce qu'il a bien pu te raconter, c'était pour que tu le répètes".

Cette confidence a aussitôt provoqué la réaction de Mazarine Pingeot, fille de l'ancien président de la République, qui s'en est vivement pris à l'académicien: "Ce soir, le degré d'humanité de l'académicien est bien moyen (...). Subirai-je encore longtemps la diffamation et la haine ?", s'est indignée la fille de l'ancien président dans Le Monde. "Passent encore les attaques dont mon père fut victime dans son honneur, la douleur devient intolérable lorsqu'il est question de sa dignité. J'ai honte de devoir poser la question mais a-t-il, une fois seulement, trahi ses engagements envers la communauté juive ou toute autre communauté régulièrement menacée?", demande Mazarine Pingeot.

Le Premier ministre Lionel Jospin a de son côté assuré que "dans l'analyse comme dans l'émotion, l'antisémitisme était étranger à François Mitterrand". M. Jospin indique avoir eu avec M. Mitterrand "des échanges nombreux et en profondeur sur des questions qui concernaient la communauté juive française ou le sort des juifs dans certains pays du monde".

Pour sa part Haïm Musicant, directeur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) a estimé que le "bilan" de M. Mitterrand "comporte une zone d'ombre laquelle s'étend sur son propre rapport aux événements de la deuxième guerre mondiale. Ses relations avec René Bousquet restent une tache".

Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur qui publie le court chapitre du livre sur ce petit-déjeuner à l'Elysée, écrit de son côté: "si l'épisode Bousquet est pour moi inexcusable, il ne fait pas pour autant, à mes yeux, de Mitterrand un ami des collaborateurs des nazis, et moins encore un antisémite".

Ancien conseiller de François Mitterrand, Jacques Attali affirme aussi ne pas douter de la réalité du propos attribué par Jean d'Ormesson au président Mitterrand: "cela met en perspective cette distance que j'ai moi-même pris à l'égard de M. Mitterrand", affirme-t-il.

Robert Badinter, ancien garde des Sceaux de François Mitterrand, affirme quant à lui que M. Mitterrand avait "plus que de la sympathie" envers les juifs. "En ce qui concerne les juifs, c'était plus que de la sympathie. Dès qu'il s'agissait d'antisémitisme, il était hors de lui", a-t-il déclaré sur RTL. "Dans ma vie, j'ai rencontré très, très peu d'êtres humains qui étaient aussi profondément intéressés, aussi profondément sensibles à la culture, à l'histoire et à la tragédie du peuple juif", a insisté Robert Badinter. L'ancien président du Conseil constitutionnel a estimé que les propos "tout à fait regrettables, déplorables", attribués par Jean d'Ormesson à M. Mitterrand, s'expliquent "au regard de ses sentiments passionnés d'attachement et d'une sensibilité blessée facilement".

Pour le prix Nobel de la paix, Elie Wiesel, "il n'y a aucune raison de douter" de la parole de Jean d'Ormesson, "la phrase qu'il rapporte correspond au personnage que nous connaissions". Il ne pense pas que François Mitterrand était antisémite, cependant, "Dès qu'on mentionnait Vichy ou Bousquet, ce n'était plus le même homme", rappelle l'écrivain, qui dit "avec une grande douleur" que c'est l'affaire Bousquet qui a été la cause de la rupture de son amitié avec François Mitterrand.

L'acteur Roger Hanin, beau-frère de François Mitterrand, s'en est violemment pris lui à Jean d'Ormesson, contestant que François Mitterrand ait pu lui parler d'un "lobby juif". "Le seuil de vulgarité et d'ignominie est passé", a-t-il affirmé, "M. d'Ormesson est un petit homme. Sur le plan de la mesquinerie et de la l‚cheté, c'est un géant. (...) Ce qui me rend fou de colère c'est que d'Ormesson dit qu'il n'en a pas parlé avant parce qu'on ne l'aurait pas cru. Maintenant que Mitterrand est mort on va le croire ? Est-ce qu'il a des preuves ?", a-t-il interrogé. "Un propos, c'est inclus dans un contexte, on ne cite que le mot évidemment c'est plus fructueux, ce n'est pas un épithète par hasard que je cite, ça rapportera plus d'argent de parler de François Mitterrand de cette façon là. Je ne laisse pas passer (cela) parce que je suis un français juif et vis à vis de mes coreligionnaires je ne parle pas du lobby, je parle de la communauté juive (...) il aimait les juifs et respectait le judaÔsme, tout me l'a prouvé", a précisé Roger Hanin.

Pour Françoise Giroud, "Jean d'O n'a pu se retenir de faire dans sa culotte".

Enfin, Jean-Christophe Mitterrand estime que l'expression "lobby juif", employée par son père François Mitterrand, n'avait pas de caractère antisémite. "Quand on parle de lobby juif aux Etats-Unis, est-ce qu'on est antisémite ? (...) Il n'y a rien d'antisémite dans cette phrase et cela ne me surprend pas que mon père ait abordé la question des lobbies juifs. Pourquoi pas ? ils existent". Par ailleurs Le fils de l'ancien président estime que la politique de son père au Moyen-Orient "n'a jamais plu à certains lobbies juifs" qui "soutiennent des partis de droite en IsraÎl font ensuite gr‚ce à leur appui des affaires au niveau international. L'anti-mitterrandisme est la preuve de leur fidélité", estime-t-il, s'en prenant au passage au quotidien Le Monde qui a récemment titré: "Mitterrand et l'antisémitisme": "Le Monde n'est pas seulement un journal, c'est la caisse de résonnance de certains mondes. Qui sait, peut-être également d'un certain lobby juif".

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Jean d'Ormesson Le rapport Gabriel (…ditions Gallimard).