Hélé Beji
Hélé Beji

C'est sous le signe de la désillusion qu'évolue le dernier livre de Hélé Béji. Comme son titre l'indique, L'imposture culturelle, dans le genre du pamphlet, exprime la déception et les inquiétudes de l'auteur face à la confiance que nos contemporains continuent à placer dans les ressources de la culture. Reposant sur sa longue expérience de chercheuse et sur sa connaissance intime et distancée du sujet, Hélé Béji use de sa double appartenance aux deux mondes culturels que sont l'Orient et l'Occident pour formuler cette permanente conversation de leurs énigmes qui se produit au fond d'elle tout en la disposant à l'exercice de la comparaison.

L'essai débute par un constat: la primordialité du dessein culturel est la marque de notre temps, et la culture serait, d'après les ethnologues, le critère distinctif de notre condition et l'insigne privilège de notre humanité. Or, si Hélé Béji reconnaît dans la culture le principe de son émancipation, elle souligne néanmoins sa faillite dans l'instauration d'un monde plus vivable. Le propre de notre époque serait, d'après elle, de nous laisser culturellement démunis contre sa perte d'humanité. Et cela que ce soit en Orient ou en Occident. Pour Hélé Béji, la décolonisation a été trop mal appréciée, surtout dans son travail secret sur l'esprit de la modernité. S'il est vrai que la culture suit la loi du plus fort, il ne faut pas ignorer qu'elle est aussi la complice la plus redoutable du faible. Ainsi, pendant que les cultures traditionnelles se dérèglent face à la culture moderne, celle-ci conserve-t-elle l'ordre et la hiérarchie de ses repères. La perte d'identité que la culture occidentale a infligée aux cultures traditionnelles n'a pas été à sens unique; elle la subit également, comme un vertige de sa propre image qui l'atteint dans ses contours, son unité, son identité. L'Occident, devant la diversité des moeurs humaines, ne s'est jamais accommodé de ces changements, d'autant qu'il connaît lui-même l'inquiétude de voir ses foyers d'archaïsme s'éteindre dans la "religion du progrès". Tout serait plat et monotone si le proche et le lointain étaient interchangeables; la création serait vouée à la mélancolie, et l'inspiration à la névrose. Or, aujourdhui, l'âge démocratique où font irruption les cultures conduit celles-ci à un échange où elles sont sans doute plus accessibles les unes aux autres, mais en même temps plus narcissiques. Le goût de l'égalité des cultures a pris également possession des identités, qui doivent consentir à la manifestation de toutes les autres, sans qu'aucune n'y sacrifie ce qui lui appartient. Le droit culturel est pris là pour un droit naturel. La conséquence la plus immédiate de cette confusion est que toutes les communautés vont apporter à leur soif d'identité une justification morale ou philosophique, tandis que l'universel n'est plus considéré que comme une péripétie historique. Cette dérive du monde moderne vers des ambitions identitaires et la célébration du culte de ses origines finiront, selon Hélé Béji, par atrophier ses ressources intellectuelles et ses forces d'exploration. L'excès dans l'affirmation du moi dévore les formes supérieures de l'esprit. Notre humanité s'enfonce ainsi dans une géographie confuse où l'obsession de nos frontières brouille la vision de nos critères, écrit l'auteur, avant de s'interroger pour savoir s'il est encore possible d'introduire un principe de rationalité commun quand chaque culture se réclame d'une raison qui est la seule à ses yeux à fonder son mérite. Sans nier qu'elle a été à la fois une victoire contre la discrimination raciale, l'inégalité naturelle, et un sursaut de la sensibilité de l'homme contre l'uniformité, Hélé Béji trouve dans la culture des enjeux dont les mobiles sont beaucoup moins innocents que ceux présentés sous le titre de Dialogue des cultures.

L'excès de revendications de tous côtés crée une instabilité chronique de toutes les identités et aggrave le sentiment de déracinement. Or, plus il est exigé d'une culture un esprit d'ouverture et de compréhension et plus l'attitude culturelle se mêlera d'appréciations confuses, plus il lui sera nécessaire de se radicaliser pour rétablir la distance sans laquelle elle ne se saisit plus et disparaît à soi. La culture, appelée à tout embrasser, tout tolérer, perd tout critère de discernement, et dans une sorte de réflexe inverse, dicté par la menace de se voir disparaître, elle va rassembler son être éparpillé pour l'enraciner plus fortement encore dans la sienne. Plus les cultures se mêlent, plus elles laissent transparaître une volonté de pureté. Quand l'image de l'humain ne se fxe plus nulle part et qu'elle flotte dans un chaos indiscernable, le centre de l'humain revient toujours à soi. C'est le moi qui refait surface et pose la borne la plus solide de mon humanité. Pour Hélé Béji, la culture n'est donc pas toujours cet élan qui nous porte à nous apprécier; elle peut aussi épouser les vices et les vertus du patriotisme et du racisme. Quant aux radicalismes culturels auxquels on assiste aujourd'hui, ils fleurissent sur le terrain des angoisses à la fois collectives dûes à cette situation d'interpénétration et de confusion culturelles, et individuelles, lorsque le charme et la civilité de l'existence se dénaturent à cause d'une organisation sociale sans pitié. L'individu est alors transformé en une proie facile pour toutes les identifications subjectives qui lui paraissent plus humaines que l'exil dans lequel la civilisation moderne le pousse et où il ne ressent que fluctuation et incertitude. Ainsi, l'identité culturelle, à partir du moment où elle se vit comme un droit, est déjà autre chose qu'elle-même, avance l'auteur. Elle rejoint ce degré d'affirmation de soi qui est le propre de la conscience politique. Et c'est le refus de cette nuance qui la conduit à la violence. L'intégrisme, dans ce sens, est une volonté d'entrer dans son siècle et non pas d'en sortir, mais il le fait avec des moyens radicaux où la mystique de soi croit pouvoir se substituer à la maîtrise de la technique. Loin d'être l'expression d'une renaissance culturelle, l'intégrisme, pour Hélé Béji, est plutôt "la liquidation de la culture traditionnelle dans une inculture politique conforme à notre siècle. C'est une tendance qui rejoint l'évolution de la société moderne dans ses pires aspects discriminatoires, fétichistes et narcissiques où anonymat urbain, pensées déracinées et instincts dénaturés rendent l'individu accessible à tous les fanatismes". La valeur de cet essai qui ne manque pas de souffle tient sans doute plus à l'esprit de synthèse des idées qu'il fait circuler qu'à une nouveauté dans l'approche et la définition. Et si Hélé Béji cherche à exprimer son inquiétude face aux dérapages que peuvent entraîner les mouvements de revendication culturels, il ne lui échappe bien évidemment pas le fait que ceux-ci sont le mouvement dialectique de la civilisation elle même, qui poursuit à travers eux son destin d'individualisation des consciences.