Svetlana Alexievitch
Svetlana Alexievitch

RL : Comment vous est venue l'idée de cet ouvrage sur Tchernobyl ?

Svetlana Alexievitch : Elle a été déclenchée par ce pilote mourant après avoir tenté de colmater les brèches et survolé le réacteur: "nous n'avons pas tout compris mais nous avons tout vu", m'a-t-il dit. Ou encore par la rencontre avec la femme d'un pompier en "désactivation", devenu objet radioactif qu'elle n'avait pas le droit de toucher, d'embrasser, de consoler. J'ai recueilli des témoignages pendant plusieurs années pour ce livre centré sur le drame humain: "nous ne sommes plus des humains mais des boîtes noires pour décrypter ce qui s'est passé", m'a dit une des victimes. Le livre est sorti en Russie en 1997, tiré à 10.000 exemplaires, mais pas en Biélorussie. Il a été publié en Suède, en Allemagne, où il a obtenu deux prix, et au Japon en novembre.

RL : Est-ce que cette expérience douloureuse a apporté quelque chose aux gens ?

Svetlana Alexievitch : Certains ont compris que l'ère de la science était terminée, qu'on ne pouvait plus expliquer les choses de la même façon. L'homme cherche toujours une analogie dans la pensée, cette fois il n'y en avait pas. Lors de l'évacuation par la force des populations, une paysanne se tenait devant sa maison avec son icône sur les genoux. Son seul soutien était la religion, c'est là que les gens sont revenus à la foi. Tchernobyl change notre perception du temps et de la politique. Même l'anticommunisme prend un autre sens, l'apparition de la démocratie n'y change rien. On paye les conséquences de cette philosophie de la violence qui a régné durant plus de 70 ans. On ne peut pas importer la démocratie comme du chocolat. Rien n'a changé dans les mentalités. En Biélorussie depuis trois ans tout est revenu en arrière.

RL : Comment vit la population proche ou lointaine de Tchernobyl ?

Svetlana Alexievitch : La Biélorussie est toujours radioactive, avec l'équivalent de 350 bombes d'Hiroshima, et pour des milliers d'années. Les morts se décomposent mais pas les particules radioactives que leurs corps contenaient. Les droits des victimes retrécissent comme une peau de chagrin, leur statut est révisé régulièrement sans compter l'inflation. La culture de la souffrance, leur souffrance leur suffit. Quant à l'Eglise, elle n'est occupée que par des problèmes de pouvoir et a raté ce retour à la spiritualité.