Cees Nooteboom
Cees Nooteboom

Comment peut-on être néerlandais ? En étant européen, pardi ! C'est la chance d'une langue peu exportée, minoritaire, que de devoir susciter autre chose qu'un nationalisme étroit: une curiosité, une ouverture sur d'autres sons et dimensions. Cees Nooteboom ne se conçoit néerlandais qu'en ayant le "désir d'Espagne", qu'en rêvant des montagnes aux Pays-Bas, qu'en osant enlever Europe. Leçon profitable pour un Français qui aurait tendance à croire en la suprématie de sa culture et de sa langue. Dans cette belle et rouge collection (la petite bibliothèque européenne du XXe siècle) qui vit paraître des textes aussi essentiels que Le Livre des amis d'Hofmannsthal, le Rilke de Lou Andréas Salomé ou Les Pianos de Lituanie de Bobrowski, Cees Nooteboom nous propose un bouquet d'articles et d'interventions à l'occasion de prestigieux colloques et symposiums. Dans un style enlevé, il enlève Europe pour se faire un être protéïforme et complet aux couleurs de souvenirs, de lectures, de tableaux et de voyages. L'Europe devient, par le biais de la culture et de la soif de l'autre, un pays imaginaire, presque d'utopie, en tous cas une fiction d'écrivain, même si son identité est autant fondée sur les échanges amoureux de ses cultures que sur des guerres, des occupations et des génocides. C'est ainsi que Nooteboom, devant la langue de bonnes intentions des faiseurs de colloques officiels, glisse vers un modeste détachement, sinon vers l'ironie. Dans un tel contexte, dans une telle stratification des cultures, on ne peut que se regarder comme une fiction, comme un autre, si l'on veut dresser son autoportrait. Quant on vit entre Amsterdam, Berlin et l'Espagne, plus des lieux divers de colloques, on doit se résoudre à n'être plus un mais au moins trente trois variations (comme les Diabelli de Beethoven ?), trente trois brefs paysages intimes et tableaux métaphysiques. Ce qui peut être considéré, plutôt qu'une babélienne malédiction des langues, comme un bonheur. On lira d'ailleurs le roman-fantasme de la langue européenne dans La recherche de la langue parfaite d'Umberto Eco. Le lieu commun d'un moi idéal et statique, d'une Europe monolithique, vole en éclat. L'homme et l'Europe seront "polychromes". Cees Nooteboom est encore au-delà: dans l'étrangeté manifeste et allégorique des comportements humains à déchiffrer, là où seule la littérature, l'écrivain et le lecteur délivrent les passeports. Il se fait touriste éclairé, voyageur d'hors-saison et d'arrière-pays en Espagne, dans un périple qui tient d'une quête obscure vers un chemin de Saint-Jacques extérieur et intérieur. Les signes du monde sont lisibles sur la face de la déambulation, de la connaissance des pays et des hommes, ils sont mystères fabuleux quand par la lentille de la poésie il les regarde vivre, bouger, mourir et renaître, là où rien n'est assuré, sinon du plaisir de la quête, sinon d'histoires, ni les sens de l'être humain, ni la figure de l'Europe.